Se souvenir des petites choses

On vit dans le souvenir des grands événements et dans l’attente des suivants.

On vit dans le souvenir des grands événements et dans l’attente des suivants, oubliant que ce sont les moments anodins, les petits riens du quotidien qui en sont les ponts, qui en font le chemin.

Que ce sont ceux-là qu’il convient de soigner, d’entretenir et de provoquer, et de savourer.

Nourrir les riens du quotidien, les joies minuscules, les bonheurs lilliputiens, lesquels, à force de grandir, à force de fleurir, de se cumuler, de s’amonceler, en viendront à nous dépasser et sans même que l’on n’y prête la moindre attention, permettront aux grands d’advenir.

Le beau, le grand, il faut aller le chercher dans l’infinitésimal, dans le discret, c’est là qu’il est caché.

Et dans les moments compliqués, se souvenir de ce qui fut, de ce qui sera sans perdre de vue ce qui est, là, à portée.

Faire que son herbe soit plus verte qu’ailleurs en l’enrichissant de son amour jour après jour, en conservant son regard premier, celui encore emprunt de sa naïve découverte.

On vit dans le souvenir des grands événements et dans l’attente des suivants, oubliant que ce sont les moments anodins, les petits riens du quotidien qui en sont les ponts, qui en font le chemin.

Parce que ce qu’il subsistera, à la fin, au moment de se retourner une toute dernière fois sur sa vie et son passé, ce qu’il y aura, à la fin, ce sera avant tout, surtout, par dessus tout, les souvenirs d’une vie construite sur le quotidien.

Ô limbes

On a tous vécu une fois (façon de parler) une situation qui ne nous convenait pas.

Généralement, quand elle n’est plus pour nous, quand on doit bouger, changer, partir, modifier, l’Univers nous la rend d’inconfortable à douloureuse, ad nauseam. On nous dit de penser que « c’est une leçon », un apprentissage, que tout est pour le mieux et que le meilleur adviendra, surtout, n’oubliez pas de remercier le guide. 

Quelqu’un a-t-il un jour soufflé à l’Univers les bienfaits de l’éducation positive pour le sortir de sa préférence pour l’éducation coercitive ?

L’humain est-il con à ce point qu’il ne puisse avancer autrement qu’à coups de poings ? 

Ne pourrait-on pas imaginer toute autre façon de progresser ? Une échelle de bonheur dont on gravirait les échelons ? 

Ne pourrait-on pas ? Allons, juste pour cette fois, imaginons…

« Bonjour, vous êtes au niveau deux sur l’échelle du bonheur. Nous vous proposons une opportunité, voilà une occasion que nous vous tendons, à vous de la saisir ou non. Excellent choix, Madame Quicampois ! Vous voici donc parvenue au niveau trois ! »

Au fil de nos vies, nous progresserions gentiment, chacun son rythme, de barreau en barreau jusqu’au sommet qui nous correspond. Ou, si nous n’avions pas compris la leçon, nous resterions bloqués en bas, sans plus de façon, sans besoin de PLS et de guérison.

Mais non. L’Univers préfère l’apprentissage par la douleur. Il nous fait brusquement tomber du piédestal sur lequel on croyait avoir été délicatement déposé, là où l’on pourrait enfin se poser, se reposer, tomber l’armure et les épées. 

Puis il nous regarde sombrer, couler bien profond, et lorsque la blessure est béante, ravivant toutes celles du passé, lorsque les viscères sont à terre, prêtes à se putréfier, alors il nous demande de les examiner avec la compétence de l’haruspice.

Et si, par chance, on parvient à comprendre et intégrer, alors, seulement, il nous fait l’insigne honneur de nous tendre la corde de la miséricorde à laquelle notre instinct de survie nous pousse à nous accrocher pour nous échapper. 

Il serait bon que quelqu’un souffle à l’Univers qu’il existe d’autres façons que l’affliction. À moins que l’on ne tente une pétition ?

En Octobre : écris !

et sache que la plume qui ressemble à un doigt d’honneur, je m’en sers pour écrire mes colères

Pour écrire, il faut du temps, un esprit clair, de la tranquillité, de l’air.

Il faut quitter ses quatre murs qui servent à tout : lieu de vie, de travail, lieu partagé parce que l’inspiration, ça s’aère. Et si l’écriture est solitaire, l’interaction est nécessaire.

Et tu as pu le constater, du moins ici, lecteur notifié, je n’ai pas franchement produit, ces derniers temps.

Bien sûr, il y a ma petite maison d’éditions associative et les ateliers merveilleux que j’ai pu organiser en juillet et en octobre. Mais, crois-le ou non, c’est du boulot, plaisant certes mais à organiser sérieusement. J’y mets mon coeur tout entier et je vois le bien que cela fait aux participants.

Bien sûr, il y a mes clients et leurs demandes de correction, mise en forme voire rédaction de manuscrits (oui, parfois, souvent, je me cache derrière d’autres gens) qui me permettent d’effleurer mon Ikigaï.

Pour autant, ce n’est, pour moi, toujours pas « écrire », ces six lettres que je transpire tant et tant que, lorsque l’on m’interroge sur mon prochain roman, lorsque l’on me demande si je suis en train d’écrire en ce moment, les larmes me viennent, ma parole se suspend.

J’ai besoin d’écrire comme de respirer, comme j’ai besoin de rire et de danser, si je n’écris pas, c’est comme si je n’étais plus tout à fait moi, je cesse de pétiller, je perds l’envie, je suis déracinée. Mais mon temps est grignoté et je n’en trouve plus assez.

Alors j’ai rempilé pour le PNE, j’ai à nouveau envoyé mon dossier qui a été accepté, rendez-vous pour une nuit blanche d’un samedi vers un dimanche.

Et puis, pour la première fois cette année, je participe au Writober challenge. Octobrécrit en français dans le texte. C’est un petit défi : un mot pour cinquante, chaque jour. Un mot imposé par jour sur lequel en produire cinquante, à illustrer ou mettre en scène et à poster sur les Réseaux Sociaux avec le hashtag correspondant. Ça semblait amusant mais, finalement, c’est un peu plus que ça.

Force est de constater que ça redonne de l’élan. Je n’étais pas sans savoir que, écrire, au-delà des indispensables temps, tranquillité, aération (et je ne vous parle pas de COVID, ouvrir les fenêtres n’est pas, ici, suffisant), c’est un peu comme l’appétit : ça vient en mangeant. Cet Octobrécrit, c’est un peu une petite bouchée de pain quotidien qui vous rouvre l’estomac tout en grand.

En ce huitième jour du défi, je m’aperçois que dès que je pose mon trente-cinq fillette sur le lino déjà devenu froid, mon cerveau compose les cinquante mots pour un, sans vraiment y penser. Doucereusement, cela devient une petite routine automatique du matin.

Alors oui, en octobre j’écris, je réhabitue mon esprit, je remets en branle ce qui a fui et je mettrai aussi sans doute ici, quelques-uns (tous ?) des textes que ce joli défi est venu chercher dans les tréfonds de mon esprit.

Ma petite dealeuse de livres

Elle et moi, c’est une histoire de livres, d’art et de boulot. J’arrivais pour un poste de chef de service, elle était déjà là depuis un certain nombre d’années, nous étions deux grosses bosseuses, toujours les dernières à partir, les premières à arriver.

Et puis une fois chacune rentrée chez soi, on se faisait des Scrabble, des concours de rapidité de frappe, le tout en ligne. Une marotte un peu idiote dont on ne parlait à personne pour ne pas passer pour folles.

J’ai découvert mon premier dîner Mille-Feuilles avec elle, grâce à elle qui y était déjà fidèle.

Elle était présente, bien des années après, quand je me suis trouvée de l’autre côté, avec les auteurs. Elle, dans le public à me couver du regard, à m’héberger pour cette nuit incroyable. Elle, me posant des questions de cette fine intelligence que j’admirais, comme si l’on ne se connaissait pas.

On écumait les musées, les expos, profitant des nocturnes qui nous permettaient de flâner après nos journées à déposer des brevets. On allait au théâtre, vivantes et un peu saoules, on a passé un bout de soirée avec Luchini, un soir où il ne voulait pas rester seul après le spectacle… On vivait l’improbable avec légèreté.

Et puis j’ai déménagé.

Ni elle, ni moi n’étions du genre à se donner des nouvelles régulières mais, de loin en loin, l’une pensant soudain à l’autre, nous parvenions à nous dire nos vies par téléphone dans un résumé rythmé, ne gardant que l’important, riant du pire, riant au mieux.

Dans ma boîte aux lettres, je recevais les livres qu’elle estimait que je devais absolument découvrir parce qu’elle savait ce que j’aimais, parce qu’elle avait aimé grandement. Je recevais ces livres, souvent, sans autre raison.

La dernière fois qu’elle est venue me voir, elle avait une pile énorme de livres dans ses bagages, pour moi, pour mon fils… Pas un seul de la pile n’était à côté, tous m’ont charmée, comme à l’accoutumée.

Ne parvenant pas à avoir de ses nouvelles depuis un petit moment, j’ai su, j’ai senti.

Aujourd’hui j’ai insisté sur un autre téléphone que le sien, je savais.

Aujourd’hui j’ai appris que ma petite dealeuse de livres, mon amie, avait choisi que tout ça, ça suffisait.

Alors, aujourd’hui, j’ai envie de lui dire merci, ici parce qu’elle y venait pour me lire… Merci pour tout ce qu’elle m’a donné, pour tout ce qu’elle m’a transmis, merci pour tous nos moments de vie.

La danse du renard

J’ai le cycle circadien de travers, 05h00 du matin, mes yeux sont ouverts en semaine comme le week-end.

Ça a commencé quelques jours avant la nouvelle lune et ça semble ne plus vouloir s’arrêter.

Alors, pour ne pas réveiller ceux qui parviennent à roupiller, je me lève et j’en profite pour démarrer ma journée silencieusement. J’allume juste une bougie pour ne pas m’éblouir, je fais mon yoga et je prends tout mon temps pour méditer. Je bois un café, mets quelques miettes sur le rebord de la terrasse pour le rouge-gorge qui ne manque pas de me rappeler à l’ordre si ce n’est pas fait et, si le cœur est encore endormi, je l’éveille en musique, discrètement et directement soufflée dans mes oreilles.

Le dimanche, je l’ai déjà écrit, le silence à cette heure est particulier, plus profond et plus beau que n’importe quel autre jour, plus profond et plus long, chacun faisait la grasse matinée.

J’ai laissé le hasard décider pour la musique qui ouvrirait ma journée, c’est Flying qui a chuchoté. Je ne sais si pour toi, lecteur musical, c’est pareil mais les envies, l’énergie sont différentes selon ce qui rythme mes oreilles. Flying et son crescendo, c’est une invitation à la marche, à la forêt qui vient me prendre le corps irrépressiblement. Alors je me suis envolée, dans le jour pas encore tout à fait levé, j’ai enfilé mes baskets et me suis envolée vers mon hêtre.

J’ai marché, saisie par le froid, j’ai foncé pour ne pas geler, cherchant des réponses, quémandant un signe de la forêt pour éclaircir mes idées, j’ai marché à en courir, j’ai marché pour me nourrir, écoutant le réveil de la nature, guettant je ne sais quoi, jusqu’à ce qu’il apparaisse devant moi. Un renard. Un renard magnifique qui glissait à l’orée du bois avec la tranquillité furtive propre à son espèce, avec la détermination mue par son seul instinct.

Je l’ai suivi à distance, me faisant légère et silencieuse, petits pas de chat, souffle discret, il ne m’a pas remarquée. Une dizaine de mètres, le vent était dans le bon sens. Et soudain, son échine s’est dressée, il savait. Il a fait volte-face et m’a regardée. Sans la moindre crainte, il m’a inspectée, museau humant l’air, je n’ai pas bougé. Ses yeux dans les miens, mes yeux dans les siens, nous sommes restés immobiles à nous contempler. Puis il a repris son chemin sans la moindre précipitation, le pas sautillant, sa queue balançant doucement dans le vent, je l’ai observé s’éloigner sans plus chercher à le suivre, son message était délivré : le goupil c’est la légèreté. Je l’ai remercié. C’est bien de ça dont j’avais manqué, de ça et de cette pointe de n’importe quoi qui fait pourtant d’ordinaire partie de moi.

Alors je me suis exécutée, dans cette forêt glacée, battue par la bise et par moins cinq degrés, j’ai branché les écouteurs de mon téléphone, lancé ce qui s’y trouve de plus gai et j’ai dansé. Oui, j’ai dansé, là, à 6h00 du matin, seule, au milieu de la forêt et sur tout le parcours du retour, j’ai allégé tout ce qui était un peu plombé, j’ai attrapé la vie, la joie, j’ai renoué avec mon animalité, j’ai dansé. 

Et j’ai remercié l’humain d’avoir pour habitude de dormir le dimanche matin afin que seule la nature ait assisté à ma délirante danse. 

Le poids du pourquoi

Lorsqu’un projet t’anime, quel qu’il soit, ne laisse personne te demander pourquoi.

Lorsqu’une envie viscérale te prend le ventre et le cœur, ne laisse personne te demander pourquoi. 

Le pourquoi vient remettre en cause la légitimité de ton projet, insidieusement, mais réellement. Le pourquoi n’a pas d’objet.

Le pourquoi est toujours accompagné de sombres projections et de « mais ».

Le pourquoi n’accompagne pas, ne souffle pas dans ton dos et sur tes ailes, le pourquoi n’a même pas à exister si toi, tu sens, tu sais. 

Lorsqu’un projet t’anime, quel qu’il soit, tourne-toi vers ceux qui t’y poussent sans te demander pourquoi.

Si l’aventure te fait vibrer de tout ton être, c’est là sa seule raison d’être. 

Alors lance-toi, cherche comment la réaliser et non comment y renoncer si toutefois ça ne marchait pas. Cette question-là n’existe pas. Pas encore, peut-être jamais, alors chasse-la. Ce « si » n’est bon qu’à faire chanter les abeilles, à ouvrir la porte au doute, au renoncement, avance, regarde droit devant. 

Lorsqu’un projet t’anime, quel qu’il soit, regarde seulement s’il t’amène de la joie et ne te justifie pas. Et élance-toi de tout ton être sans te laisser demander pourquoi, personne n’en a le droit.

La conscience du putois

Dites-moi que c’est une blague cette histoire de putois, dites-moi que la censure n’en est pas arrivée là. 

Des semaines, des mois déjà qu’à lire les actualités littéraires et artistiques, j’en viens à penser qu’écrire, créer, devient plus malaisé que de marcher sur un fil mal tendu entre deux gratte-ciel.

On réclame de supprimer des ouvrages (Niala Jean-Christophe Deveney et Christian Rossi), on modifie des titres, on porte plainte contre des auteurs et des autrices, et aujourd’hui, cerise sur le pudding de la censure, on « supprime » Pépé le Putois pour cause de « culture du viol ». Pépé le Putois ? Sérieusement ? Un putois, avec ses mœurs de putois, en dessin animé comique ? Pépé le Putois qui, de toute manière n’arrive jamais à ses fins, est ridiculisé à chaque épisode ? Pépé le Putois qui me faisait hurler de rire enfant ? Ça, c’est de la culture du viol  ? 

Ce n’est pas tant cette actualité qui pourrait presque être anecdotique que le fait qu’elle vient cristalliser chez moi cette impression de funambulisme pour les auteurs/créateurs. Je suis persuadée que l’on écrit bien que si l’on écrit avec son ventre, avec ses tripes, en y mêlant le moins possible le cerveau, organe d’auto-censure naturelle qui nous souffle constamment des freins, des doutes, des pudeurs et des peurs. 

Et là, en plus de cette auto-censure dont on peine parfois à se débarrasser, il faudrait penser à chaque écrit à qui l’on pourrait offenser et comment l’éviter ? C’est un des biais dont je m’inquiétais déjà dans « Les fleurs roses du papier peint », un des problèmes qui avaient entraîné la disparition des livres : les auteurs avaient renoncé faute de liberté de créer.

(…) Ça devenait de plus en plus difficile d’écrire. La frontière entre la fiction a lentement disparu, tout récit provoquait des réactions pour un mot de travers, pour une histoire trop ou pas assez égalitaire. Tout était étudié, inspecté, les histoires devenaient si encadrées pour ne vexer personne, pour respecter la morale, [que les écrivains, NDLR] ont fini par renoncer. Tu sais, Millie chérie, l’imagination, ça s’aère, ça a besoin d’air et de liberté pour bien fonctionner. Un écrivain n’écrit bien que s’il se sent vraiment libre de tout aborder (…)

Ça prend de plus en plus d’ampleur.

Ne vous trompez pas, je suis profondément féministe, je me suis battue et me bats encore à titre personnel et collectif mais on ne peut pas, à mon sens, tout balancer dans un grand sac sans nuance et réflexion, ni y mêler à ce point la création.

Je viens de terminer « Sexus » d’Henry Miller, magnifique ouvrage certes érotique, voire pornographique, mais d’une philosophie profonde qui amène à bien des égards de longues réflexions, qui nécessite des pauses pour encaisser, s’imprégner, penser. Il serait impensable que ce livre (que l’on ne trouve que d’occasion, d’ailleurs) et la trilogie complète qu’il démarre, paraisse aujourd’hui sans générer des cris d’orfraie de toutes parts. Et pourtant, c’est l’un des ouvrages les plus exaltants intellectuellement que j’ai lus. 

Kafka disait « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? », à force de désinfecter les œuvres, nous finirons par ne plus jamais recevoir de coup de poing sur le crâne, par ne plus jamais lire ce qui dérange, questionne, crée de l’émotion. 

Laissons les auteurs écrire avec leur ventre, avec leurs tripes, c’est dans la matrice que se trouve notre créativité, nulle part ailleurs et posons-nous la question que Sade posait à ses lecteurs : « Si les pinceaux dont je me suis servi pour te peindre le crime, t’affligent et te font gémir, ton amendement n’est pas loin, et j’ai produit sur toi l’effet que je voulais. Mais si leur vérité te dépite, s’ils te font maudire leur auteur… malheureux, tu t’es reconnu, tu ne te corrigeras jamais ».