La conscience du putois

Dites-moi que c’est une blague cette histoire de putois, dites-moi que la censure n’en est pas arrivée là. 

Des semaines, des mois déjà qu’à lire les actualités littéraires et artistiques, j’en viens à penser qu’écrire, créer, devient plus malaisé que de marcher sur un fil mal tendu entre deux gratte-ciel.

On réclame de supprimer des ouvrages (Niala Jean-Christophe Deveney et Christian Rossi), on modifie des titres, on porte plainte contre des auteurs et des autrices, et aujourd’hui, cerise sur le pudding de la censure, on « supprime » Pépé le Putois pour cause de « culture du viol ». Pépé le Putois ? Sérieusement ? Un putois, avec ses mœurs de putois, en dessin animé comique ? Pépé le Putois qui, de toute manière n’arrive jamais à ses fins, est ridiculisé à chaque épisode ? Pépé le Putois qui me faisait hurler de rire enfant ? Ça, c’est de la culture du viol  ? 

Ce n’est pas tant cette actualité qui pourrait presque être anecdotique que le fait qu’elle vient cristalliser chez moi cette impression de funambulisme pour les auteurs/créateurs. Je suis persuadée que l’on écrit bien que si l’on écrit avec son ventre, avec ses tripes, en y mêlant le moins possible le cerveau, organe d’auto-censure naturelle qui nous souffle constamment des freins, des doutes, des pudeurs et des peurs. 

Et là, en plus de cette auto-censure dont on peine parfois à se débarrasser, il faudrait penser à chaque écrit à qui l’on pourrait offenser et comment l’éviter ? C’est un des biais dont je m’inquiétais déjà dans « Les fleurs roses du papier peint », un des problèmes qui avaient entraîné la disparition des livres : les auteurs avaient renoncé faute de liberté de créer.

(…) Ça devenait de plus en plus difficile d’écrire. La frontière entre la fiction a lentement disparu, tout récit provoquait des réactions pour un mot de travers, pour une histoire trop ou pas assez égalitaire. Tout était étudié, inspecté, les histoires devenaient si encadrées pour ne vexer personne, pour respecter la morale, [que les écrivains, NDLR] ont fini par renoncer. Tu sais, Millie chérie, l’imagination, ça s’aère, ça a besoin d’air et de liberté pour bien fonctionner. Un écrivain n’écrit bien que s’il se sent vraiment libre de tout aborder (…)

Ça prend de plus en plus d’ampleur.

Ne vous trompez pas, je suis profondément féministe, je me suis battue et me bats encore à titre personnel et collectif mais on ne peut pas, à mon sens, tout balancer dans un grand sac sans nuance et réflexion, ni y mêler à ce point la création.

Je viens de terminer « Sexus » d’Henry Miller, magnifique ouvrage certes érotique, voire pornographique, mais d’une philosophie profonde qui amène à bien des égards de longues réflexions, qui nécessite des pauses pour encaisser, s’imprégner, penser. Il serait impensable que ce livre (que l’on ne trouve que d’occasion, d’ailleurs) et la trilogie complète qu’il démarre, paraisse aujourd’hui sans générer des cris d’orfraie de toutes parts. Et pourtant, c’est l’un des ouvrages les plus exaltants intellectuellement que j’ai lus. 

Kafka disait « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? », à force de désinfecter les œuvres, nous finirons par ne plus jamais recevoir de coup de poing sur le crâne, par ne plus jamais lire ce qui dérange, questionne, crée de l’émotion. 

Laissons les auteurs écrire avec leur ventre, avec leurs tripes, c’est dans la matrice que se trouve notre créativité, nulle part ailleurs et posons-nous la question que Sade posait à ses lecteurs : « Si les pinceaux dont je me suis servi pour te peindre le crime, t’affligent et te font gémir, ton amendement n’est pas loin, et j’ai produit sur toi l’effet que je voulais. Mais si leur vérité te dépite, s’ils te font maudire leur auteur… malheureux, tu t’es reconnu, tu ne te corrigeras jamais ». 

Graines du présent

Nous étions en train de pique-niquer, profitant de la douceur d’un soleil encore intimidé, pas totalement sûr de la place qu’il avait le droit d’occuper.

Nous nous étions installés près d’un « nid de gendarmes », passion d’enfant jamais démentie, nous les regardions grimper le long du tronc tout en mâchonnant des sandwiches préparés à la va-vite parce que l’idée de ce déjeuner en plein air nous était venue comme une envie de pisser. Une subite envie de profiter, une urgence à absorber du temps de qualité et de la vitamine D avant que l’alternance ne vienne nous séparer.

Il y avait des primevères et des crocus, un corbeau sans son renard, et mille questions posées, de ces questions que seuls les enfants savent poser, avec cet air grave et inspiré, cette innocence encore préservée et cette si touchante spontanéité :

Combien d’arbres dans cette forêt ? Combien de brins d’herbe dans cette clairière ?
Quel âge a ce hêtre ? L’herbe a-t-elle mal quand elle est écrasée ?

Une fleur coupée est-elle une fleur tuée ?

C’est de cette dernière question qu’est venue son idée. C’est cette dernière question qui l’a plongé dans une longue et silencieuse réflexion. Et puis il a relevé la tête de ses pieds, a plongé le bleu de ses yeux dans le vert des miens et s’est exclamé avec un air révolté :  » Je ne comprends pas qu’on offre des bouquets de fleurs, ce serait quand même plus beau et intelligent d’offrir des graines ! »

Puis il a argumenté que les graines donneraient bien plus de fleurs, et des fleurs vivantes, bien plus longtemps, qu’elles se ressèmeraient encore et encore, à tout jamais.

J’ai trouvé l’idée d’une poésie si délicate, d’une symbolique si forte, une philosophie naturaliste du quotidien, que je me suis promis de l’aider à la semer.

Alors, si toutefois un jour vous m’invitez, ne soyez pas surpris si pour tout bouquet de fleurs, je vous porte plus modestement quelques graines.

Il faut parfois un philosophe de huit ans pour nous montrer où se cache le vrai présent.

Vendeurs de papier

Lorsque l’on aime les livres, la lecture et tout ce qui touche à la littérature et à l’écrit, flâner dans une librairie est un plaisir aussi nourrissant que celui de visiter un musée.

Lorsque je travaillais à Paris, il ne se passait pas une semaine sans que je rende visite à celui que je considérais comme MON libraire, mon conseiller, mon dealer et je le quittais riche de nos échanges et pauvre du porte-monnaie (je t’en ai parlé dans cet article ci, c’est par pile que j’achète mes livres).

Dès la seconde visite, se souvenant parfaitement de ce que je lui avais pris la fois précédente, il avait été en mesure de me fourrer dans les bras (en haut de la pile, donc) tel roman qui devrait forcément me plaire ; tel autre pour lequel il ne savait pas mais ayant lui-même adoré, il fallait absolument que j’y jette un oeil ; ou encore cet autre, parce que l’auteur/autrice n’était pas, à son goût, reconnu(e) à sa juste valeur et qu’il se faisait un devoir de réparer cette erreur.

Il attendait toujours mon retour chargé de mes retours sur ce qu’il m’avait fait découvrir et c’est avec le sourire satisfait de celui qui vient de gagner un pari qu’il m’écoutait le remercier pour ces merveilles.

Or, depuis que j’ai quitté Paris (« Paris tu paries que je te quitte ? »), dans mon petit village en haut d’une colline perdue entre deux chaînes de montagnes, les librairies alentours sont assez rares et plus rares encore sont celles que je peux atteindre en vélo.

Aujourd’hui, bravant l’ère glacière (et ayant pris soin d’ajouter une polaire sous mon manteau), j’ai dévalé la colline à vélo (mon secret jeunesse, ça vous congèle la ride avant ses prémisses) pour offrir à mon cerveau en manque un peu de cette nourriture intellectuelle galvanisante et remotivante qui fait cruellement défaut (avoue que les occasions se font rares en ces temps et je commence à tourner à l’envers à force d’échanger avec mon chat et mes plantes vertes, mais ça, ça sera l’objet d’un autre billet).

L’opération « remontage de moral des chaussettes » fut un cuisant échec.

Lorsque l’on aime les livres, la lecture et tout ce qui touche à l’écrit, entrer dans une échoppe où ni les « coups de coeur du libraire » apposés sur les livres, ni les conseils prodigués, ni les échanges existent (à peine un bonjour du bout du masque) ; entrer dans une boutique où les vendeuses n’ont lu aucun des ouvrages à leur disposition (j’ai posé des questions, demandé des idées, des recommandations) est d’une absolue tristesse.

Le lieu est agréable, les livres y sont nombreux, bien installés, bien disposés, mais il pourrait s’agir là de chaussettes comme de n’importe quel autre produit de consommation. Ce qui différencie le libraire du vendeur de livres, du vendeur de papier c’est, comme pour tout métier où le partage et la connaissance sont les clés, l’amour de ce que l’on y offre, la passion de ce que l’on fait.

Ça donne envie de racheter la librairie, d’avoir les moyens de le faire et de la racheter, d’y mettre tout ce qu’il y manque, d’y mettre la passion et le coeur.

Alors, quoi que tu fasses, lecteur suspendu à cette période suspendue, mets-y ton coeur, surtout en ce moment où les petits riens transforment les chaussettes trop basses en couverture pleine de chaleur. 

Château de sable

Il y a ce ciel jaune qui crée une ambiance Lynchienne, s’accordant parfaitement à mon humeur du moment.

Ces nuages chargés de Sahara qui pleuvent un sable sans château. Immense sablier qui s’égrène depuis on ne sait plus combien de temps, pour on ne sait encore combien de temps.

Et ce soleil qui peine à transpercer le brouillard oranger comme s’il n’osait pas déranger, comme s’il n’osait pas insister.

Les Amérindiens enseignent qu’il faut écouter le vent, sa direction, son intensité et ce qu’il amène.

Le vent a transporté du sable, le vent a amené le Sahara. L’une des croyances étymologiques veut que la genèse de son nom soit la poétique fusion de « sah » pays et « ka » élévation.

À nous de choisir ce que l’on fera de tout ce sable, de tout ce Sahara.

À nous de choisir si l’on rassemblera, si l’on élèvera, si l’on construira. Si de ce sable nous ferons finalement des châteaux aussi solides que du béton.

Le sable n’est mouvant que pour ceux qui s’y débattent.

Rêve éveillé

Je me suis levée tôt malgré le dimanche et son invite à se prélasser.

Je me suis levée dès potron-minet, un peu speed, un peu agitée, parce que le sommeil m’avait laissée contre mon gré, contre ma fatigue et mon envie de traîner.

J’ai enchaîné les menues actions sans même y penser, dans la nuit qui s’attardait,

Je me suis levée tôt malgré le dimanche et son invite à flemmarder. Je me suis débattue et j’ai ouvert les volets pour prendre mon café, sans même y songer.

Et c’est là que j’ai entendu le silence. Un silence aussi rare qu’épais.

Un silence qui m’a stoppée, posée, assise, calmée, un silence qui a marqué un coup d’arrêt dans ma tornade d’activités.

Même le vent, délirant la veille et toute la nuit durant, était muselé ; même les merles matinaux étaient en proie à l’oisiveté.

Un silence si rare et épais que, par manque d’habitude, mes oreilles se sont bouchées.

Alors j’ai voulu goûter ce silence, j’ai voulu y plonger, j’ai voulu m’y fondre, y pénétrer, y plonger, comme un curiste plonge dans une eau chaude, tête d’espoirs de guérisons en premier.

Je me suis enroulée dans ma chaude couverture en alpaga, j’ai ouvert la baie vitrée, zafu sous le bras. Je me suis assise sur la terrasse verglacée, sous les drapeaux népalais, à leur exacte jonction avec la fleur à vent. J’ai fermé les yeux et cessé tout mouvement.

Noyée volontaire dans la mer du silence, j’ai laissé le froid mordre mon visage en toute inconscience.

Statue glacée dans une antre de douces pensées, j’ai savouré mon intimité avec le ciel encore étoilé et j’ai chargé dans mon corps, dans mon cœur et mon âme, toute l’immensité de la nature intacte et calme.

Je me suis levée tôt malgré le dimanche et son invite à flâner.

Je me suis levée tôt malgré le dimanche et les corps sous les draps, les êtres ensommeillés encore si occupés à rêver…

Et dans le silence aussi rare qu’épais, moi, j’ai rêvé éveillée.

Formuler les possibles

Je n’ai jamais eu un goût prononcé pour les fêtes de fin d’année. Encore moins d’attrait pour le Nouvel An et ses sempiternels souhaits.

Je m’en suis souvent expliquée, justifiée ici, ça ne va pas avec mon calendrier mental, une nuit qui succède à une autre, un jour à un autre, rien qui saurait bouleverser le cours de la vie et des choses, suspendre les ennuis ou offrir une pause.

Pour autant, je me suis toujours pliée à répondre aux souhaits et même à souhaiter à ceux pour qui cela a de l’importance, parce que je sais que ça les rassure, ça les réchauffe même, et puis il y a la politesse qui implique d’envoyer ses voeux à ses clients, d’y répondre si ce sont eux qui ont « tiré les premiers ». Et puis, enfin, il y a des souhaits d’une telle poésie, qui me touchent si profondément malgré mes a priori, que je ne peux entièrement balayer la tradition.

Mais cette année…

Depuis quelques jours je réfléchis à ce que l’on va bien pouvoir se souhaiter, quelle formule adopter, le galvanisé « Bonne Année » ne semblant pas franchement approprié, voire frôlant l’ironie, nous ne sommes pas totalement ahuris, on sait bien qu’en une nuit, là encore, rien ne va changer, et l’année écoulée va forcément contaminer une bonne partie de la prochaine. « Bonne Santé », mon cul.

Et pourtant il faut bien y croire, il faut bien s’accrocher un peu et y croire si l’on veut continuer de se lever, continuer de créer, continuer d’aimer, d’avancer et si l’on veut participer à ce que ce ne soit pas totalement foiré. « Par mes pensées, je crée le monde dans lequel je vis ».

Il faudrait donc trouver une formule, un néologisme, une parabole, quelque chose de gai et joli, sans être niais, sans que ça renifle la coquecigrue ou le Dahu, sans que ça sente le sapin ou le désespoir (« Bonne chance » a des relents « les gars, accrochez-vous » et conséquemment d' »on est foutu » et je n’en suis absolument pas convaincue), non, une phrase unique et lumineuse, qui ouvrirait des possibles alors que je viens de refermer, conquise, celle qui les soustrait ( « La soustraction des possibles »).

Voilà… Tout ça pour te dire, lecteur-réveillonnant, que je ne sais quoi te souhaiter, alors n’en prends pas ombrage si je ne réponds pas immédiatement ou si je ne tire pas la première, c’est seulement que je cherche la formule pour te ravir et te permettre, tout comme à moi, de t’offrir des voeux qui viennent du coeur, pas d’un esprit formaté à les prononcer.

MAJ le 01/01/2021 : j’ai trouvé : ce sera « Bonne chancée », doux mélange de Bonne Année et Bonne Chance

Nuit de l’écriture érotique 2

Durant la nuit du 19 au 20 décembre, nuit de l’orgasme, j’ai participé pour la seconde fois à cette aussi difficile que merveilleuse expérience de la nuit de l’écriture dans le cadre du Prix de la Nouvelle Érotique organisé par les Avocats du Diable.

Dépucelée l’an passé à la fois pour ce concours et pour ce genre littéraire, j’ai pris soin de me reposer, de préserver ma santé (pour ma première participation, j’avais eu la grippe la plus violente de ma vie), de ritualiser ma journée pour être centrée-concentrée. Marche, forêt, PPP, bain, ont rythmé les longues heures jusqu’à la soirée.

Comme lors de ma première participation, le plus dur (sans jeu de mots), le plus long (sans jeu de mots) aura été l’attente, tenir jusqu’à près de minuit pour recevoir les instructions en conservant éveil et motivation.

Nous étions moins nombreux sur la ligne de départ (218), moins nombreux encore à avoir tenu tout le long et à rendre copie avant que 08H00 sonnent (163) et que le stylo se transforme en poireau (toujours sans jeu de mots).

Comme lors de ma première participation, j’ai pris un plaisir intense (sans allusions), j’ai savouré ma chance d’être soutenue par tant de belles personnes (messages, souffle à l’oreille, appels), d’échanger tout au long de cette nuit avec les autres participants bienveillants (égo de côté, esprit de compétition remisé dans le placard à balai, éros à nos côtés), j’ai bu bien trop de café et n’ai pas pu dormir durant 24H00 une fois la nuit terminée.

J’avais toute ma tête, elle n’était pas embuée par la fièvre cette fois mais, justement, sans doute était-elle TROP là. J’ai réfléchi, bien trop, bien trop longtemps, mon plus gros défaut qui fait de moi tout sauf le bélier que je suis sensée être et j’ai donc dû entamer une course contre la montre et contre moi-même vers les 3H30 du matin avec un sérieux coup de rein collier vers 6H00 du matin.

J’ai failli renoncer plusieurs fois mais j’ai gardé à l’esprit que l’essentiel était de terminer et d’envoyer quelque chose d’à tout le moins correct et terminé avant la fin. Défi relevé à un cheveu du gong, mais relevé. Satisfaction de l’avoir fait.

Peu m’importe les résultats, je crois encore moins que la dernière fois à une possible sélection (tu me diras, l’an dernier, j’ai finalement été finaliste mais…), cette expérience m’a à nouveau énormément appris, je sais là où je vais, je sais mes faiblesses, rien de mieux qu’une telle écriture sous contrainte et sans sommeil pour mettre le doigt (toujours sans jeu de mots) sur les points qui manquent aux i.