La plume en l’air

Il y a quelques jours, je m’agaçais sur les réseaux sociaux. J’y poussais un coup de gueule (ce qui est plutôt rare de ma part) et pensais qu’il serait assez succinct si bien que je le posais là et non ici où, généralement, je prends le temps de développer un peu plus ce qui me fait ratiociner.

Pour autant, m’apercevant à la fois que, décidément je ne saurai jamais me contenter de faire court quand je suis emportée et que ce texte a eu une sacrée portée, je le remets ici parce que, comme tu le sais, je ne suis pas une Face-Fille-facile et que, conséquemment, il n’est accessible que dans l’entre-soi de mon cercle de contacts (même si, pour une fois, j’ai quelque peu élargi la confidentialité de la publication sus-citée).

Je le remets donc ici puisque je l’avais omis, en le développant un peu plus avant (tout petit peu plus) parce que je ne suis pas loin d’être persuadée que c’est une problématique sur laquelle il est nécessaire de se pencher (sans chuter) :

On peine sérieusement à vivre de sa plume, on fait de l’alimentaire à côté parce que ça ne paie pas les croquettes d’Huxley (d’autant que le lapin les lui descend aussi sûrement que l’on descend aux enfers), on se fait une raison parce que l’on sait que très rares sont ceux qui parviennent à en vivre et on s’acquitte du reste avec entrain et coeur parce que, quand on met du coeur, ça rend les choses plus légères.

Parallèlement, on trouve des idées pour tout de même allier passion et remplissage du frigo (et du bol du lapin-chat), on se torture le ciboulot, on devient créateur au lieu de râler. Et, du coin de l’oeil, on guette les opportunités, les demandes de rédaction, les appels à textes, on garde la plume en l’air, prête à être dégainée.

Or, de plus en plus de webzines et autres éditions en ligne (et même certaines faites de ce bon vieux et odorant papier) proposent des appels à textes en mode concours avec pour seule récompense à la clé la « gloire » de voir son petit texte publié, champagne les gars. Du contenu gratuit, des textes à moindre frais.

Hier soir, encore mieux, je tombe sur cet appel à « poèmes » où il est demandé des textes courts qui seront apposés sur des montres commercialisées avec, pour tout salaire du travail que la marque estime mériter, une invitation à l’événement de lancement de ladite collection de montres (j’ai posé des questions pour bien m’en assurer).

Malin, non ? Pas besoin de payer du droit d’auteur, pas de cession des droits de propriété intellectuelle, rien, du gratis, de l’économie de créativité, bien joué ! Je présume que celui qui a dessiné le modèle, lui, ne sera pas juste invité à boire une coupette (je suppute également qu’ils n’ont pas fait d’appel à champagne en promettant au vigneron qu’il aurait la chance d’être de la fête s’il fournissait des bulles à toute l’assistance)…

Les auteurs sont pour la plupart en précarité et notamment parce que l’on estime que le travail d’écriture ne mérite pas de rémunération autre que celle de cette petite gloire éphémère, cette substantielle nourriture égotique et ça fonctionne très bien parce qu’il y a mille personnes en mal de reconnaissance pour accepter ces conditions qui plombent encore plus un métier déjà affreusement et de plus en plus mal rémunéré. Même les poètes maudits parvenaient à assurer un minimum leur pitance en vendant quelques textes, de ci de là, à des journaux, aujourd’hui ce n’est plus le cas, ça n’existe même pas.

De même, alors que je monte des ateliers littéraires et peine à trouver un lieu, les seuls ayant jusqu’alors répondu positivement l’ont fait sous la condition impérieuse que j’offre mes services à titre gracieux, de l’animation bénévole pour des communes en mal de culture et d’idées.

En acceptant ce type de conditions, en répondant à ces appels, on fait partie du problème, on l’entretient et on dit haut et fort que oui, le travail d’écriture c’est juste un putain de hobby.

Je ne blâme pas la marque et c’est pourquoi je ne la citerai pas. Je ne la blâme pas car, au fond, elle n’est pas à blâmer. Pourquoi aligneraient-ils une part de leur budget pour des poèmes quand il leur suffit de lancer un tel appel pour en avoir à profusion, gratis ? Franchement, si on propose du pain gratuitement, peut-on en vouloir à celui qui en veut de ne pas se rendre chez celui qui en vend contre un vrai paiement, fut-il mérité ? Non, le noeud gordien vient de celui à qui suffit quelques flagorneries.

Voilà, je suis juste en colère.

Ce problème, je le sais, existe pour d’autres métiers artistiques (photo, musique), et nombreux sont ceux qui, en commentaires, ont fait écho à ma colère. Alors réfléchissez bien à chaque fois que vous participez à ces appels… les lancez ou les relayez…

Il ne faudra pas s’étonner le jour où le métier d’auteur/écrivain/romancier aura cessé d’exister.

Avec ce que tu as

Brigitte Jacques, auteure merveilleuse du non moins merveilleusement poétique « Dis est-ce que ça repousse les ailes », a eu l’à propos de poster ce matin sur Facebook une citation d’Hemingway :

« Maintenant, ce n’est pas le moment de penser à ce que tu n’as pas. Pense à ce que tu peux faire avec ce que tu as. »

Citation parfaite en ces temps et qui plus est lorsqu’elle vient d’un écrivain qui fut ambulancier au coeur de la première guerre mondiale. Citation qui tombe à point nommé au moment même où je m’interroge sur pourquoi et comment je vis si bien ce confinement, parce que oui, hormis les quelques jours « sans » qui sont plutôt rares et de plus en plus rares même, je le vis si bien que j’en conçois une forme de culpabilité teintée d’une touche de honte.

Comment puis-je vivre si bien ce confinement qui rend la moitié du monde folle à lier ? Comment ai-je l’outrecuidance d’apprécier mes journées quand tout autour n’est que peine, bataille, angoisse et douleur ? J’en viens même à m’inquiéter de ma santé mentale en découvrant chaque jour combien je rechigne de plus en plus au moindre échange, même bref comme Pépin, avec le monde extérieur.

Hormis le fait que je suis sans doute surentraînée (si tu vis dans un petit village de moyenne montagne, sans permis ni voiture, ni commerces à proximité, que de surcroît tu travailles depuis chez toi, il peut t’arriver de ne voir personne des jours durant), que j’ai toujours su apprécier les petits riens et qu’ils m’ont même bien des fois sauvée, j’entrevoyais un noeud Gordien dans mon adaptation ultra-adaptée.

Et puis, cette citation d’Hemingway est venue me rassurer (je n’appellerai donc pas SOS-antisocial-tu-gardes-trop-bien-ton-sang-froid, merci Brigitte) : il est vrai que je ne regarde pas ce que je n’ai pas dans cette période, que toute mon attention est portée-concentrée sur ce que j’ai, je ne regarde pas ce que je ne peux pas faire mais ce qui est à ma portée dans cet empan taillé, je ne regarde pas les projets annulés ou reportés mais tout le temps dont je dispose pour les améliorer-peaufiner, et c’est peu ou prou ce que j’ai toujours fait en gardant à l’esprit qu’à défaut de pouvoir changer une situation, il convient de l’accepter et de la transformer.

J’ose espérer, lecteur déprimé par ta situation confinée, que ces quelques mots pourront t’aider, même si j’ai bien conscience que nous ne sommes pas tous armés pour affronter les écueils de cette vie avec la même dextérité.

 

Confinement avec et sans

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, la faute au confinement.

On nous dit que c’est le parfait moment, il n’en est rien, l’inspiration, ça s’aère, en tout cas pour ce qui me concerne, moi.

Et t’écrire pour te dire quoi ? Te parler, comme tant d’autres, de ce confinement que tu vis tout comme moi, enchaîner les lapalissades et les lieux communs, les conseils avisés ou désabusés, jusqu’ici, ça ne m’inspirait pas franchement.

J’ai alors eu envie de te dire qu’il y avait des jours avec et des jours sans.

Les jours avec, où je parviens à voir tout ce que nous vivons d’unique, ces jours où je pense qu’il y a beaucoup à apprendre, à profiter parce que, malgré toute la tristesse de la situation, il y a ici un espace temps unique qui crée des moments magiques que nous n’avons jamais vécus auparavant et que nous n’aurons sans doute (j’espère) jamais à vivre à nouveau.

Les jours avec j’observe le chat comme un disciple trop agité observe son maître en glandage, ce chat qui dort, s’étire et se relève pour se recoucher en suivant les rayons du soleil, ce roi incontesté de la procrastination.

Les jours avec j’écoute la nature, j’écoute le vent, je me remplis de l’espoir qu’il y a ici l’occasion unique de tous redémarrer à zéro, nouveau monde, monde nouveau, monde qui s’éveille et comprend, certes douloureusement, mais qui comprend que l’ancien devait s’éteindre et qu’il était grand temps.

Les jours avec je me réjouis de tout ce temps avec mon enfant, avec celui qui était jusqu’ici l’homme de la nuit et qui est là, depuis, le jour aussi, je partage des apéros balcons, des voisins qui chantent à tue tête, je profite de ces présences, j’observe, j’enregistre, je photographie au secret de mon esprit et contre toute attente, je me réjouis.

Les jours avec je reprends foi en l’humanité, avec toutes ces belles actions de solidarité, cette entraide, cette écoute, la mise en place de tant de ressources pour s’aider les uns les autres à supporter l’isolement.

Les jours sans, la fatigue morale et physique vient me rappeler que la charge mentale a rarement été aussi élevée, pour celles qui, comme moi, travaillent encore, il faut ajouter à son éventail de mère-travailleuse-gestionnaire-économat-cuisinière, la tête ailleurs, la plume de maîtresse d’école, avec des enfants qui peinent à se concentrer, comment le pourraient-ils quand, moi-même, je rame pour me mettre sur un dossier ? Comment le pourraient-ils quand, moi-même, je peine à rassembler mon esprit sur le quotidien dans ce climat anxiogène et incertain ? Quand moi-même je ne parviens pas à écrire une ligne ?

Les jours sans je trouve tout indécent, fêter mon anniversaire, continuer d’instaurer une normalité dans un monde qui n’a plus rien de bien normal, se bagarrer pour les devoirs, travailler, tout paraît futilité tant on ignore tout ce qui viendra après.

Les jours sans, je regarde ce monde qui a basculé en si peu de temps avec incrédulité : les rues vides, les caissières masquées, les soignants qui se battent contre le vent, les photos de ces dernières vacances qui semblent n’avoir jamais existé.

Les jours sans, je regarde mon fils s’endormir en me demandant ce qui restera pour lui, après tout ça.

Dans ce confinement, il y a des jours avec et des jours sans…

Dans un monde idéal, nous pourrions laisser couler totalement les jours sans, envoyer des mots d’excuses à la maîtresse et aux clients, leur dire que, aujourd’hui, franchement, ce n’est pas le moment et fermer les écoutilles en attendant les jours avec, qui, pour ma part, restent beaucoup plus nombreux que les jours sans.

Le juste milieu

De loin

Tu vois, je suis née là.

Au milieu de ce pont, entre deux zones, entre mille mondes, entre mille vies, entre des décennies de pleines lunes et de levers de soleil.

Selon que tu choisiras de regarder mon histoire depuis l’un ou l’autre des deux côtés, elle te semblera simple ou compliquée, triste ou drôle, banale ou originale.

Tu me jugeras victime ou bourreau, lâche ou pleine de courage, selon l’endroit depuis lequel tu me regarderas.

L’important étant de te souvenir que, de chaque côté du pont, tu seras toujours bien trop loin de son milieu, bien trop loin d’où je suis née pour saisir tous les détails, pour comprendre toutes les infinies ramifications qui me font.

Oui, tu vois, je suis née là, j’ai grandi là, en plein milieu, juste entre deux.

Et comme toute chose qui t’entoure, comme pour mille autres vies, comme pour mille mondes, tu ne peux me voir que depuis un côté à la fois, tu peux plisser les yeux autant que tu veux, tu peux t’armer de jumelles, rien n’y fera, tu ne pourras jamais voir ce que je vois depuis là. Depuis l’entre deux, depuis l’exact milieu du pont.

 

Et se laisser dormir

J’ai décidé de dormir, malgré le soleil, malgré les heures qui raccourcissent, j’ai décidé de dormir.

J’ai choisi de déposer mon corps dans le canapé, de le laisser s’enfoncer et de n’en sortir qu’une fois qu’il serait reposé, les pensées triées, le cerveau rangé-nettoyé, le chemin décidé pour ne plus avoir à y revenir.

J’ai décidé de dormir puis, d’ouvrir les yeux et de regarder le soleil parcourir, heure après heure, les murs blancs de mon appartement avec cette lumière particulière aux débuts d’hiver, illuminant tantôt la bibliothèque réconfortante, tantôt le fauteuil élimé, tantôt mes idées et mes idéaux, jusqu’à ce que ce soit les phares des voitures qui dansent sur mes murs.

J’ai décidé de ne rien faire, j’ai laissé la sculpture que je voulais finir, laissé l’évier se remplir et j’ai observé le chat se toiletter, le chien se pelotonner, mes pieds s’abandonner à la moelleuse pesanteur de la langueur.

J’ai préféré dormir à marcher-courir, des heures à rien qui, lentement et doucereusement, sont devenues des heures à plein, sorte de reset nécessaire, de nettoyage des fichiers inutilisés, des programmes infectés, pour mieux redémarrer.

Et je me suis relevée, lumière entre les mains, plus prête que jamais à la laisser me guider et à la partager.

Je calme mon coeur aux battements de la sève

la sève

C’est toujours au même endroit.

Qu’il s’agisse d’une joie immense, d’une peine violente, de questionnements intenses, je dépose mes émotions trop grandes toujours au même endroit.

C’est toujours au même rythme de pas.

Rageur ou sautillant, dansant même parfois, le mouvement change mais pas le rythme de mes pas. J’enfonce ou j’effleure la terre toujours aussi rapidement pour rejoindre le refuge de ces bras au même rythme de pas.

C’est toujours le même rituel.

J’inspire dès l’orée comme si le souffle m’avait jusqu’alors manqué, j’écoute chaque bruissement infime comme si mes oreilles n’avaient jamais encore écouté, je laisse les rayons du soleil me chauffer comme si j’en avais été privée durant des années, je sens mes muscles me tirailler comme s’ils n’avaient jamais travaillé et je ne ralentis pas.

Et je ne ralentis pas.

Je ne ralentis pas dans les montées, je laisse mes pieds glisser dans les pentes, je pourrais me laisser rouler jusqu’en bas, je poursuis ma course folle, non, je ne ralentis pas, jusqu’à…

Jusqu’à cet arbre-là.

Et même là : je m’y précipite comme un enfant à qui l’on a manqué avant de stopper net ma course effrénée pour m’y coller, l’enlacer, le respirer, m’y fondre, tel un passe-muraille, un passe-écorce, je fonds contre le tronc, j’applique chaque centimètre de mon corps sur tout son long , visage contre bois, sang contre sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève et je dépose sur cette écorce faite de douceur et de rugosité, mes joies immenses, mes peines violentes, mes questionnements intenses.

Aujourd’hui

Au présent

Il y a chez moi cette sensation d’urgence, peut-être liée à mon passé, mon expérience de la vie, à mon âge et, dans le fond, on s’en fout de ce qui nourrit cette sensation d’urgence, le fait est que c’est un faix. Elle est là, elle fait que je veux profiter de chaque instant et que chaque instant qui ne peut se vivre est un instant volé, raté, comme un train que l’on a vu s’éloigner sans bouger depuis le quai, billet dans la main, billet pour lequel on n’a pas jugé utile de prendre l’assurance annulation, parce que ça alourdissait le coût du voyage, parce que l’on était sûr de ne pas le rater, parce que… ça aussi, au fond, on s’en fout.

C’est cette urgence à vivre, à profiter, qui fait que je suis contrariée chaque fois que je ne peux passer du temps avec ceux que j’aime, chaque fois que mon « voyage » est annulé, reporté, retardé. Je n’ai pas, comme certains, dans l’esprit un « on a toute la vie » ou quelque autre « bientôt ».

J’ai beau être d’un naturel joyeux (si, si), optimiste, j’ai beau avoir foi en l’univers et en la vie, j’ai beau avoir rationnellement conscience que si ça ne se fait pas, il y a une bonne raison, je sais aussi que je ne sais pas ce qu’il y aura demain, où l’on sera, si rien ne nous arrivera alors chaque fois que quelque chose ne se fait pas, j’ai la sensation que c’est « un de moins » sur une sorte d’échelle de temps qui s’en va.

Je veux profiter de chaque occasion donnée aujourd’hui, j’en profiterai demain si elles sont là aussi. Mais, tu le sais, lecteur (surtout toi, je sais que tu passeras par là et me liras) pour moi, demain n’existe pas, il n’y a qu’aujourd’hui.

Et aujourd’hui dans nos vies pleines d’obligations, de rendez-vous à la con, nous avons peu de temps de qualité ensemble, de temps à s’amignoter, de temps à partager. Chaque moment de bonheur, de joie, je veux donc le prendre avec ce qu’il a de précieux, je veux l’arracher aux imprévus, en bloquer l’agenda, en fixer l’existence, l’inscrire dans le tout de suite, parce que demain ne sera peut-être pas.

Faulkner écrivait : « Tout est présent, comprends-tu ? Aujourd’hui ne finira que demain et hier a commencé il y a dix mille ans »

Je vis aujourd’hui, je suis aujourd’hui.