Graines du présent

Nous étions en train de pique-niquer, profitant de la douceur d’un soleil encore intimidé, pas totalement sûr de la place qu’il avait le droit d’occuper.

Nous nous étions installés près d’un « nid de gendarmes », passion d’enfant jamais démentie, nous les regardions grimper le long du tronc tout en mâchonnant des sandwiches préparés à la va-vite parce que l’idée de ce déjeuner en plein air nous était venue comme une envie de pisser. Une subite envie de profiter, une urgence à absorber du temps de qualité et de la vitamine D avant que l’alternance ne vienne nous séparer.

Il y avait des primevères et des crocus, un corbeau sans son renard, et mille questions posées, de ces questions que seuls les enfants savent poser, avec cet air grave et inspiré, cette innocence encore préservée et cette si touchante spontanéité :

Combien d’arbres dans cette forêt ? Combien de brins d’herbe dans cette clairière ?
Quel âge a ce hêtre ? L’herbe a-t-elle mal quand elle est écrasée ?

Une fleur coupée est-elle une fleur tuée ?

C’est de cette dernière question qu’est venue son idée. C’est cette dernière question qui l’a plongé dans une longue et silencieuse réflexion. Et puis il a relevé la tête de ses pieds, a plongé le bleu de ses yeux dans le vert des miens et s’est exclamé avec un air révolté :  » Je ne comprends pas qu’on offre des bouquets de fleurs, ce serait quand même plus beau et intelligent d’offrir des graines ! »

Puis il a argumenté que les graines donneraient bien plus de fleurs, et des fleurs vivantes, bien plus longtemps, qu’elles se ressèmeraient encore et encore, à tout jamais.

J’ai trouvé l’idée d’une poésie si délicate, d’une symbolique si forte, une philosophie naturaliste du quotidien, que je me suis promis de l’aider à la semer.

Alors, si toutefois un jour vous m’invitez, ne soyez pas surpris si pour tout bouquet de fleurs, je vous porte plus modestement quelques graines.

Il faut parfois un philosophe de huit ans pour nous montrer où se cache le vrai présent.

Semer

Bookcrossing

Te souviens-tu, lecteur victime d’Alzheimer, je t’avais confié que je voulais m’essaimer, me semer (mais s’aimer c’est compliqué) ?

T’en souviens-tu que j’avais pour projet de me déposer (à tout le moins des exemplaires des Fleurs roses du papier peint) de-ci, de-là, au hasard ? Si toutefois tu as la mémoire qui flanche, que tu ne te souviens plus très bien (lecteur Juke Box, ne me remercie pas), fais un petit effort des doigts et clique . Si tu as oublié, sache que je ne te le reproche pas, moi-même, j’avais un peu négligé cette idée-là, toute centrée que j’étais à fouetter d’autres chats, à tisser un joli réseau d’artisans-distributeurs-soldats (un resto ici, un chocolatier là, un bar un peu plus loin, des lieux vivants et des vrais gens aux valeurs qui s’accordent parfaitement à celles de mon roman – d’ailleurs si toi aussi tu veux me proposer dans un lieu, contacte-moi ici en bas ou sur FB -).

Et puis ce matin, la mine renfrognée des dimanches sans grasse matinée, en farfouillant sur le net (et le moins net, je n’avais pas mis mes lunettes), je suis tombée (sans trop me blesser) sur ça : Bookcrossing.com

Bookcrossing, c’est quoi ? C’est un site tout dédié à l’idée de semer, une graine et un voyage tout à la fois, c’est une action, un petit pas vers les autres, c’est du partage, de l’échange et même un peu de magie. Tu vois, lecteur, ce livre que tu as tant aimé (et je ne te cause pas de moi mais de celui que tu voudras, celui qui t’a transporté, que tu as aimé et que tu estimes assez pour désirer qu’il soit lu par d’autres, beaucoup d’autres, qu’il soit découvert et aimé, celui que tu racontes dès que l’occasion t’est donnée, celui que tu introduis avec des points d’exclamation enthousiaste, celui pour lequel tu mords tes lèvres afin d’en dire assez mais surtout pas trop pour ne pas gâcher), eh bien ce livre, tu peux le faire voyager très loin.

Pour cela, il te suffit de t’inscrire sur le site Bookcrossing.com, d’enregistrer ledit ouvrage de ton coeur, de l’étiqueter (étiquette à générer sur le site), puis de le « libérer dans la nature » ou, comme l’explique si bien le site, de créer « une Zone de libération officielle BookCrossing » (ou « OBCZ »), un lieu physique où des livres sont régulièrement libérés et/ou attrapés« .

Le plus joli dans tout ça, c’est qu’ensuite, via le site, tu peux suivre le voyage de ton livre : « Quand un nouveau lecteur trouve votre livre, il peut entrer le BCID sur BookCrossing.com et indiquer que le livre a été trouvé. Les commentaires concernant votre livre vous permettent de savoir où il est, qui est en train de le lire, et de le suivre où il va ensuite » et Dieu seul sait jusqu’où il ira.

Alors voilà, je vais libérer un peu de moi dans la nature, je vais me lancer avec élan dans cette (tout petite) aventure réjouissante et je t’enjoins à faire de même parce que la littérature, comme le bon vin, comme le café, comme un repas amoureusement préparé, ça se partage, ça se transmet.