
LOVE
Depuis jeune enfant, depuis que je suis en âge de comprendre le mal qui frappe le monde, fut-il tout au bout, j’en suis tour à tour désespérée, horrifiée, peinée avant d’être pleine de reconnaissance envers ma propre chance. Une chance mesurée jusqu’ici sur une échelle comparée, la chance donc de vivre ici, d’être libre de pouvoir aimer, chanter, danser, d’être en sécurité, une chance chaque jour savourée, en pleine conscience de sa rareté. Plus jeune (et il n’y a pas encore longtemps), je n’avais pas la notion de l’interconnexion de nos destinées, mon ressenti n’y était pas lié, c’était une sorte d’animalité, un instinct aux nerfs à vif qui ne supportait pas la souffrance et l’injustice, où qu’elles soient.
Dans un monde idéal, j’aurais donc dû être aussi touchée ces derniers jours par les attentats au Kenya, à Beyrouth et à Paris. J’entends ici et là des gens qui s’offusquent que ce ne soit pas tout à fait le cas. J’y ai beaucoup pensé…
J’avoue, ce n’est pas le cas, mea culpa. Je suis un être humain et imparfait qui pleure un peu plus fort ceux qu’elle connaît. J’ai vécu et travaillé à Paris de longues années, j’y aimais les rues, les musées et les cafés, j’y aimais la liberté que j’y ressentais. Mon tout premier concert (Noir Désir) au Bataclan m’avait électrisée. J’ai connu les attentats de 95 alors que j’étudiais et vivais dans un petit appartement dans lequel une douce amie m’accueillait. « Ma parisienne » comme ma grand-mère aimait m’appeler. Elle qui, dans sa campagne, rêvait de Paris. J’y ai encore de nombreux amis, ma famille en banlieue, je m’inquiète pour eux.
Dans un monde idéal, chaque mort devrait avoir le même impact, engendrer la même peine… Je suis un être humain et imparfait, qui pleure un peu plus fort ce qu’elle connaît. Cela ne signifie en rien que je me fiche des autres lieux, plus lointains, qui ont été touchés… Comme chacun, je pleure moins la mort d’un ami de mon voisin que celle de mon plus proche copain… Ce n’est peut-être pas « bien », mais c’est humain.
Je suis un être humain et imparfait, qui pleure un peu plus fort ceux qu’elle connaît. Mais je pleure aussi tous les autres, tous MES autres, parce que nous sommes tous connectés à une seule humanité.
Dans un monde idéal, on ne devrait pas polémiquer sur les élans de solidarité… On devrait juste les accueillir et s’y réchauffer, même s’ils sont critiquables et imparfaits.
Dans un monde idéal, ce billet ne devrait pas exister, puisque dans un monde idéal, tous ces événements ne pourraient tout simplement pas exister.
Et puisqu’il n’existe pas de monde idéal, aucune réaction idéale ne peut en découler.