La plume en l’air

Il y a quelques jours, je m’agaçais sur les réseaux sociaux. J’y poussais un coup de gueule (ce qui est plutôt rare de ma part) et pensais qu’il serait assez succinct si bien que je le posais là et non ici où, généralement, je prends le temps de développer un peu plus ce qui me fait ratiociner.

Pour autant, m’apercevant à la fois que, décidément je ne saurai jamais me contenter de faire court quand je suis emportée et que ce texte a eu une sacrée portée, je le remets ici parce que, comme tu le sais, je ne suis pas une Face-Fille-facile et que, conséquemment, il n’est accessible que dans l’entre-soi de mon cercle de contacts (même si, pour une fois, j’ai quelque peu élargi la confidentialité de la publication sus-citée).

Je le remets donc ici puisque je l’avais omis, en le développant un peu plus avant (tout petit peu plus) parce que je ne suis pas loin d’être persuadée que c’est une problématique sur laquelle il est nécessaire de se pencher (sans chuter) :

On peine sérieusement à vivre de sa plume, on fait de l’alimentaire à côté parce que ça ne paie pas les croquettes d’Huxley (d’autant que le lapin les lui descend aussi sûrement que l’on descend aux enfers), on se fait une raison parce que l’on sait que très rares sont ceux qui parviennent à en vivre et on s’acquitte du reste avec entrain et coeur parce que, quand on met du coeur, ça rend les choses plus légères.

Parallèlement, on trouve des idées pour tout de même allier passion et remplissage du frigo (et du bol du lapin-chat), on se torture le ciboulot, on devient créateur au lieu de râler. Et, du coin de l’oeil, on guette les opportunités, les demandes de rédaction, les appels à textes, on garde la plume en l’air, prête à être dégainée.

Or, de plus en plus de webzines et autres éditions en ligne (et même certaines faites de ce bon vieux et odorant papier) proposent des appels à textes en mode concours avec pour seule récompense à la clé la « gloire » de voir son petit texte publié, champagne les gars. Du contenu gratuit, des textes à moindre frais.

Hier soir, encore mieux, je tombe sur cet appel à « poèmes » où il est demandé des textes courts qui seront apposés sur des montres commercialisées avec, pour tout salaire du travail que la marque estime mériter, une invitation à l’événement de lancement de ladite collection de montres (j’ai posé des questions pour bien m’en assurer).

Malin, non ? Pas besoin de payer du droit d’auteur, pas de cession des droits de propriété intellectuelle, rien, du gratis, de l’économie de créativité, bien joué ! Je présume que celui qui a dessiné le modèle, lui, ne sera pas juste invité à boire une coupette (je suppute également qu’ils n’ont pas fait d’appel à champagne en promettant au vigneron qu’il aurait la chance d’être de la fête s’il fournissait des bulles à toute l’assistance)…

Les auteurs sont pour la plupart en précarité et notamment parce que l’on estime que le travail d’écriture ne mérite pas de rémunération autre que celle de cette petite gloire éphémère, cette substantielle nourriture égotique et ça fonctionne très bien parce qu’il y a mille personnes en mal de reconnaissance pour accepter ces conditions qui plombent encore plus un métier déjà affreusement et de plus en plus mal rémunéré. Même les poètes maudits parvenaient à assurer un minimum leur pitance en vendant quelques textes, de ci de là, à des journaux, aujourd’hui ce n’est plus le cas, ça n’existe même pas.

De même, alors que je monte des ateliers littéraires et peine à trouver un lieu, les seuls ayant jusqu’alors répondu positivement l’ont fait sous la condition impérieuse que j’offre mes services à titre gracieux, de l’animation bénévole pour des communes en mal de culture et d’idées.

En acceptant ce type de conditions, en répondant à ces appels, on fait partie du problème, on l’entretient et on dit haut et fort que oui, le travail d’écriture c’est juste un putain de hobby.

Je ne blâme pas la marque et c’est pourquoi je ne la citerai pas. Je ne la blâme pas car, au fond, elle n’est pas à blâmer. Pourquoi aligneraient-ils une part de leur budget pour des poèmes quand il leur suffit de lancer un tel appel pour en avoir à profusion, gratis ? Franchement, si on propose du pain gratuitement, peut-on en vouloir à celui qui en veut de ne pas se rendre chez celui qui en vend contre un vrai paiement, fut-il mérité ? Non, le noeud gordien vient de celui à qui suffit quelques flagorneries.

Voilà, je suis juste en colère.

Ce problème, je le sais, existe pour d’autres métiers artistiques (photo, musique), et nombreux sont ceux qui, en commentaires, ont fait écho à ma colère. Alors réfléchissez bien à chaque fois que vous participez à ces appels… les lancez ou les relayez…

Il ne faudra pas s’étonner le jour où le métier d’auteur/écrivain/romancier aura cessé d’exister.

Quand les coquecigrues ne passent plus

Lorsque mon fils me demande la définition d’un mot, j’ai pour habitude de l’envoyer voir La Rousse…

Non pas que je ne sois pas en mesure de lui répondre mais parce que, lorsque le cerveau cherche une réponse par lui-même, il enregistre sur le long terme tandis que si ladite réponse lui est fournie toute cuite dans le bec du préfrontal, il oubliera même s’être un jour posé la question.

Et puis, lorsque l’on cherche dans une encyclopédie ou un dictionnaire (plutôt qu’en mode Google-is-your-friend), en faisant virevolter les pages, nos yeux absorbent tout un tas d’autres mots, d’illustrations et, pour peu que l’on soit un peu curieux, on s’y attarde, on y flâne et par un doux hasard il se peut que l’on apprenne deux, trois trucs en plus.

Hier soir, cet enfant qui dévore des livres comme d’autres engloutissent des friandises, voulait connaître ce qui se cachait derrière « coquecigrue ». Ne dérogeant pas à la règle sus-citée, je l’envoyai, un sourire de ravissement flanqué sur le visage (j’aime ce mot), jeter un oeil dans le mille-feuilles des connaissances.

Tout en cuisinant, je l’écoutais d’une oreille énoncer à haute voix les mots qui devaient logiquement précéder ou suivre le terme recherché. Mais point de « coquecigrue ». Et comme « rien n’est jamais perdu tant que maman n’a pas cherché », j’entrepris à mon tour de feuilleter l’ouvrage, en vain.

Coquecigrue n’est plus. Coquecigrue a disparu. On ne regarde plus passer les coquecigrues, on n’attend plus les coquecigrues, les coquecigrues ne passent plus.

Je ne suis pas sans savoir que, chaque année, des mots entrent dans le dictionnaire, des nouveaux mots, de la novlangue et, contrairement à d’autres amoureux de la littérature, je n’ai rien contre, le langage doit évoluer tout comme évolue nos us et coutumes, et j’emploie plus qu’à mon tour ces derniers lorsqu’ils sont appropriés (et aussi pour ne pas passer pour une intello-snob qui use et abuse de mots complexes pour se la péter).

Mais, si chaque année est édité la liste des mots ajoutés, nul hommage n’est rendu à ceux qui sont décédés, poussés, virés, décapités, boutés hors des références, sacrifiés pour laisser place.

Et au fond, pourquoi ces nouveaux mots ne pourraient-ils pas venir juste nourrir le dictionnaire ? S’ajouter au lieu de se suppléer ? Enrichir ?

Parce que si certains nouveaux mots me semblent indispensables pour définir nos nouveaux comportements, les anciens, tels que coquecigrue et tant d’autres, ont à mon coeur une chaleur, à ma bouche un bonheur, le tout créant une sensation proche de celui éprouvé à déguster certaines pâtisseries. Certains mots ont à mes oreilles un frisson tant ils paraissent inégalables à mon cerveau lorsqu’il s’agit de choisir la juste description.

Fort heureusement j’ai, dans ma bibliothèque, une antique Rousse de 1922 et un dictionnaire des synonymes de 1977 dans lesquels rien ne saurait disparaitre.

 

Un souffle chaud entre les omoplates

Ils nous ont dit que l’on pouvait fanfaronner, que l’on pouvait courir à poil en hurlant que l’on était sélectionné, que l’on pouvait danser comme un poulet pour célébrer dès que l’on aurait vu le titre de notre nouvelle dans la liste de celles retenues.

Je n’ai rien fait de tout ça, juste ma respiration qui s’est emballée avec un peu de mon coeur pétri d’incrédulité, juste le souvenir du lycée à chercher son nom sur la liste des bacheliers dans la cohue des déçus et des reçus en bande organisée.

Je n’y étais même pas allée, au lycée, pour vérifier. Je bossais pour me payer un voyage anglais et ça m’avait bien arrangée de ne pas avoir à chercher ce fameux nom, j’avais peur de ne pas le trouver et de rentrer tête baissée, bouche à l’envers en maudissant les mois sans sommeil et la machine à laver qui ne cessait de tourner la nuit et qui me bringuebalait-cognait-secouait, m’interdisait de réviser.

Mais lundi j’ai cherché, j’ai affronté, j’ai bien failli déléguer cette menue quête au tout petit homme très curieux qui me harcelait depuis des jours pour savoir si j’étais ou non finaliste et puis non… ça devait être moi.

Nous étions 300 sur la ligne de départ de la nuit de l’écriture, 233 à renvoyer une nouvelle avant que le glas ne sonne à 07H00 du matin. Nous y avons tous mis nos tripes, tous dépassé nos limites, quelles qu’elles soient.

Nous sommes 30 à être sélectionnés pour la suite de l’aventure. J’ai bien dit « nous », car oui, j’en suis, il te faudra donc patienter, lecteur curieux, car je suis tenue au secret jusqu’au 29 mars, pas un mot sur ce que j’ai commis, encore moins un titre puisque c’est par ces seuls petits mots que le jury nous identifie, anonymat jusqu’à la fin et c’est bien.

J’ignore ce que sera la suite, j’ignore si je serai dans les 9/10 qui seront publiés, encore moins si j’ai une chance d’être lauréate de ce Prix de la Nouvelle Érotique (je ne croyais déjà pas être dans les présélectionnés, alors, tu te doutes bien !) mais ça répare, tu sais. Ça répare les « pour qui tu te prends » lâchés dans une cuisine et qui ont résonné longtemps, et tant, et tant…

Ça répare aussi sûrement que les yeux de chat qui me couvent et croient en moi, et ça redonne de l’élan autant qu’un souffle chaud entre les omoplates après une baignade dans un lac gelé.

 

 

Nuit de l’écriture érotique

Une folie, un défi

C’était une nuit longue, étrange, que celle de samedi à dimanche.

C’était une nuit belle et invisible, marquante et qui me paraît aujourd’hui n’avoir existé qu’au secret de mon imagination.

J’ai participé à la nuit de l’écriture, dans le cadre du Prix de la Nouvelle Érotique organisé par les Avocats du Diable.

Un défi, une folie, où l’on demande aux participants, en une nuit, d’écrire une nouvelle sous double contrainte (contexte et mot final), la double contrainte étant envoyée à 23H59 et la nouvelle ainsi rédigée devant leur parvenir avant 07H00 le lendemain matin.

Un défi, une folie à laquelle je tenais à me joindre pour sortir de ma zone de confort, pour me dépasser, me faire mal aussi peut-être un peu, un mal qui fait forcément du bien puisqu’il permet d’aller plus loin.

Je ne me fais que peu d’illusions sur ma possible sélection parmi les 50 premiers, en février, encore moins sur celle des 20 du mois de mars, quant au lauréat, n’en parlons pas, vu l’état que l’on pourrait d’un doux euphémisme qualifier de « second » dans lequel je me trouvais au moment des faits. La grippe ayant, en effet, choisi ce jour particulièrement J pour me plaquer au sol, m’enfiévrer, m’assaillir de tremblements et céphalées, j’ai failli renoncer.

Mais…

Mais il y avait les yeux de chat qui viellaient sur moi, cherchant sa place pour me soutenir sans m’alourdir, pour m’aider sans m’encombrer et que je ne remercierai jamais assez d’être qui il est.

Il y avait les organisateurs, les 299 autres auteurs qui, grâce à une page Fb toute dédiée, se soutenaient, s’encourageaient effaçant d’un sourire ou d’un rire les doutes, les déroutes et tout ce que je redoute dans les concours (voir ici).

Il y avait les messages de soutien des amis qui tombaient sur mon téléphone et ponctuaient ma nuit (merci).

Il y avait cette pensée qui jamais ne me quittait : « rien à perdre, tout à gagner » et j’ai mille fois gagné dès les premières heures en découvrant toute la douceur des autres auteurs.

Il y avait l’objectif premier, déjà relevé : pouvoir participer à ce défi, à cette folie (c’était sur dossier).

J’ai renvoyé ma nouvelle à 06h37… Je n’ai pas renoncé et j’en tire une certaine fierté. Je suis restée en ligne avec ceux qui n’avaient pas terminé jusqu’à 07H00 du matin, je n’avais pas envie de les abandonner. Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil après cette aventure, j’ai profité du lever de soleil puis d’une journée dans le brouillard.

Je n’ai que peu de souvenirs de ce que j’ai écrit, dans cet étrange délire que provoquent les fortes fièvres, dans cette étrange absence liée au manque de sommeil, j’ai « oublié » et ne veux pas y revenir pour le moment. Je ne me suis pas relue a posteriori, j’ignore si je le ferais.

En revanche, je n’oublierai pas cette une nuit longue, étrange, que fut celle de samedi à dimanche.

 

 

 

Bête à concours

Derrière chaque grain

J’ai participé pour la toute première fois à un concours de nouvelles.

Enfant, je n’aimais pas la compétition, j’ai cessé le patinage artistique et la GRS parce que je ne me sentais pas bien dans cet esprit de compétiteurs, de regards jaugeurs, ça n’allait pas avec ma bienveillance naturelle, j’étais du genre à encourager les autres et pas moi, j’étais de celles qui cherchent à copiner, à aider celui ou celle qu’elle admirait. Je n’avais pas l’esprit « compèt' » ne cessait-on de me répéter.

Là, c’est quelque peu différent, on ne voit pas les autres participants, on ne les lit pas non plus (en tout cas, pas avant la publication donc pas avant un « bien après » les résultats), on ne peut pas s’éprendre d’eux et de leur talent, les encourager et estimer qu’ils méritent largement de nous passer devant. Ça rend l’échec un peu plus cuisant.

J’ai participé pour la toute première fois à un concours de nouvelles dont le thème n’était, pour une fois, pas de la SF, il n’y avait pas de restriction d’âge, il ne fallait pas être vierge de toute édition, ça parlait de « Vin Jaune », j’avais fait les vendanges l’an passé, bref, ça me semblait bien adapté, alors j’ai participé. Je n’ai pas été primée, il me tarde de lire ceux qui l’ont été et, dans cette attente, lecteur à la curiosité piquée, si ça t’intéresse, je te mets ci-dessous mon texte puisque je suis libérée de son exclusivité.

Bonne lecture (si tu as le courage !)

 

Entre les lignes

Elle est arrivée à l’heure et même un peu en avance. Elle s’est posée au milieu de la cour encore plongée dans l’obscurité. Elle tremble. Elle se demande ce qui lui a traversé l’esprit quand elle a dit oui. Le frigidaire à remplir, le loyer à payer, les besoins de son fils qu’il faut bien combler, les clients qui se raréfient, l’instinct de survie. Bien sûr qu’elle sait. Et puis bouger le corps pour ne pas perdre la tête, mettre du corps pour imposer le silence à sa tête, faire taire les peurs et les doutes qui la tiennent éveillée depuis qu’elle a choisi de s’en aller, de se libérer, de le quitter. Voilà pourquoi elle est là, au milieu de cette cour encore plongée dans l’obscurité, voilà pourquoi elle tremble. La liberté, ça se paie.

Elle ignore si c’est l’humidité qui transperce ses vêtements, si c’est le manque de sommeil, la surdose de caféine ou l’appréhension, mais tout son corps est glacé. Comme les autres, elle a pris un café, a salué ceux qui étaient là et est retournée dans la cour encore plongée dans l’obscurité. Elle attend ceux qui ne sont pas encore arrivés, ceux qui usent du quart d’heure savoyard auquel elle n’a pas cédé. Elle attend les ordres au milieu de cette cour encore plongée dans l’obscurité. Elle attend le matériel pour s’équiper.

Elle sera la seule femme dans les équipes. La seule. Pas bien grande, pas bien épaisse. Sans doute faudra-t-il essuyer quelques regards moqueurs, quelques railleries, peut-être même écarter une main qui traîne ou deux. Alors elle fera du boulot d’homme, elle fera plus et mieux que les hommes, elle ne s’économisera pas, elle balaiera l’aide qu’ils ne manqueront pas de proposer dans leur culture de sauveurs, de princes charmants auxquels elle n’a jamais cru. Elle portera les plus lourdes caisses, se gardera bien de souffler ou même de respirer un peu bruyamment, elle refusera d’attendre en servant le café. Elle leur montrera toute la force qu’elle a, celle qui ne se voit pas sous sa silhouette frêle, celle qu’elle a depuis toujours en elle, celle qui lui a permis de rester en vie.

Ils arrivent au compte-goutte, les autres, les hommes. Des jeunes, des vieux, elle est pile entre les deux. Beaucoup se connaissent, se congratulent, elle leur sourit. Dans un étrange balai, ils avancent à petits pas et se saisissent d’un seau, d’un sécateur, avant de gagner les vignes, bien rangés en file indienne. Elle se joint à la chorégraphie, observe et imite, heureuse de se mettre enfin en mouvement.

Avec une douce fermeté le vigneron charpenté forme les couples de vendangeurs, deux par ligne, c’est comme ça dans les vignes. Il stoppe à sa hauteur, avise ses mains, elle n’a pas de gants, n’est pas certaine d’être à jour de ses vaccins, elle lui promet la plus grande prudence. Elle grimpe le long de la ligne avec détermination, la brume matinale s’infiltre dans ses chaussures, le long de ses jambes, colle son pantalon contre ses cuisses et ses mollets. Elle s’arrête quelques instants pour inspirer et, pour la première fois, elle regarde vraiment où elle est et où elle va. La plantation surplombe un lac, le lever de soleil illumine les grappes, la lumière joue avec les perles de rosée. Ça sent la terre, l’herbe fraîche, elle voudrait se déchausser, laisser ses pieds eux aussi respirer les flaveurs dont son nez commence à se délecter. Elle voudrait se déshabiller, s’effeuiller et s’allonger, là, entre les lignes de la vigne, juste pour prendre le temps de sentir son corps passerillé par les épreuves, le sentir enfin vivant, au milieu du vivant.

Son coéquipier est charmant, gentil très certainement, mais bavard. Elle n’est pas d’humeur à jacasser, elle n’a aucune envie de se raconter, raconter ces semaines et ces mois à regarder plafond en tentant d’anéantir la peur, elle ne veut laisser personne entrer. Alors elle se met à chanter. Elle l’a fait comme ça, comme un instinct venu de loin, d’en bas, de la terre, elle l’a fait sans réfléchir, comme si le son était la solution parfaite, comme si le son était la solution offerte par ses tripes. Elle chante, à chaque grappe qu’elle sectionne, elle chante et remercie la vigne pour ce qu’elle vient de donner. Elle chante et elle chuchote des mots d’excuse pour sa possible maladresse, pour la possible perte infligée à chaque pied. Elle chante et elle décante. Les abeilles et les guêpes tournoient autour du seau qu’elle hisse vers le tracteur, elle les éloigne d’un mouvement et reprend son labeur.

À mesure que le soleil monte dans le ciel et chauffe les vendangeurs, elle monte la colline, de grappe en grappe, à peine visible entre les lignes. Elle est rapide, trop rapide, on lui demande de ralentir, le pressoir ne suivra pas. C’est un beau, un vieux pressoir, ici, on fait le vin à l’ancienne, ici, on vendange au rythme du vieux pressoir. Alors elle freine et elle réfrène son inclinaison pour la vitesse, son tempérament de feu, son intranquillité, elle s’oblige à la lenteur du geste, elle défait sa veste. Elle fixe ses mains qui agrippent la rafle, saisissent le fruit, coupent et se salissent. Elle inspire, elle respire, elle expire et expie la lie de sa culpabilité, elle traque chaque bruit infime, le grain de raisin qui s’échappe de la grappe pour choir sur le sol terreux, les feuilles qui bruissent au passage.

Elle a chaud, une chaleur qui monte depuis son ventre et son cœur. Elle prend conscience qu’elle a eu froid durant des mois, froid de l’intérieur, elle prend conscience de sa dormance. Elle ramasse les grains tombés, suce leur suc, elle veut les goûter, elle veut, enfin, tout goûter. Le jus explose dans sa bouche, s’écoule dans son œsophage, elle trouve ça doux, doux comme ce vent léger qui caresse ses cheveux. Toutes les quatre lignes à six lignes, une pause et un verre de vin sont offerts. Du savagnin au petit matin quand elle espérait du café, elle hésite à accepter mais ne veut pas se faire remarquer, elle est la seule femme, pas bien grande, pas bien épaisse, c’est déjà bien assez comme particularité. Elle avale cul sec le liquide doré en regrettant de ne pas avoir mangé l’un des petits pains mis à disposition à l’arrivée, l’acidité de son estomac vide lui fournit toutes les raisons d’y penser. Elle passe la langue sur ses lèvres, y découvre des pommes, des fleurs et des noix.

Il faut à présent redescendre en bas des cépages pour mieux remonter, la métaphore, si proche de sa vie, lui dessine un discret sourire. La bise entraîne le souffre et burine les visages les plus habitués aux rayons UV. Elle sent ses joues la picoter, des larmes, dont le sel brûle en séchant, affleurent tout juste le coin externe de ses paupières, défense bien dérisoire contre les éléments. Débourbée par les effets secondaires de l’alcool au petit matin, elle suit son coéquipier, chacun d’un côté de leur ligne, dos à dos, la parole se libère. Parce qu’elle n’a pas à affronter son regard tandis que les sécateurs claque-couinent, parce qu’il y a un côté confessionnal qu’elle ne manque pas de noter, amusée, elle retrouve sa voix, plaisante et sourit, voire encourage les questions auxquelles, finalement, elle répond. Son âge, sa situation… Elle sent chacun de ses muscles travailler en même temps que ses cordes vocales, elle sent chacun de ses membres, chaque muscle, chaque centimètre carré de sa peau. La douleur est une bénédiction pour celui ou celle qui avait oublié qu’il était aussi fait de chair.

Elle accueille la douleur, elle accueille la terre, elle accueille le vent, elle accueille les rires et les plaisanteries, elle accueille le verre suivant, à la fois doux et puissant. Elle ne fait plus semblant. Elle se fout d’être la seule femme, pas bien grande, pas bien épaisse, elle se fout des regards moqueurs, elle se fout des quelques railleries, elle retient la main qui l’effleure, là, maintenant, bien à l’abri, entre les lignes de la vigne.

Elle se demande si ceux qui boiront un verre de ce vin jaune et beau, auront ne serait-ce qu’un instant l’idée de ce qui est dedans, au-delà de la vigne, au-delà de l’étiquette, s’ils sauront voir ce qui se cache entre les lignes…

Explication de textes

Entre les pages

Eh oui, lecteur-parent-d’élève, je continue de te donner des sueurs avec mes titres racoleurs sur fond de rentrée scolaire. Mais comme hier, sois rassuré, le titre, contrairement à ce qu’il laisse présager, n’est pas en lien direct avec ta réunion de rentrée parents-professeur durant laquelle, l’espace d’une soirée, tu te diras que cette année pour ton rejeton, ça devrait aller. Parce que la maîtresse aura encore l’air enjoué du tout début d’année, que le directeur te vendra un programme comme autant de progrès éducatifs inédits et que les sorties scolaires sembleront enfin en adéquation avec tes convictions.

Cependant, contrairement à mon article d’hier sur les équations, c’est bien d’école, de collège et de lycée dont je vais te parler pour servir mon propos. Enfant, j’étais plutôt bonne élève (hormis les mathématiques et la physique, mais ça tu le sais). J’avais un goût tout particulier pour le français (ça aussi, vu que tu es malin, tu le savais) et encore plus prononcé pour la littérature et tout ce qui allait avec (surprise !).

Je me prêtais avec un enthousiasme frisant l’hystérie à tout ce qui était rédaction, lecture et… explications de textes. Là, pour tout te dire et pour vraiment en venir au coeur de mon sujet, si j’aimais décortiquer les écrits des auteurs, aussi loin que je me souvienne, une part en moi ne cessait de se révolter sur ce que l’on pouvait y dénicher : au fond, si ça se trouve, me répétais-je, l’auteur n’a absolument jamais voulu glisser quoi que ce soit d’autre entre les lignes que ce qu’il a écrit. Au fond, ne cessais-je de m’opposer à moi-même, il a juste trouvé que tel mot avec tel mot, c’était beau, sans sous-entendu, sans la moindre once de subliminal ou de subtilité capillotractée. Je brûlais d’avoir la possibilité de contacter l’auteur (chose impossible dans la majorité des cas pour une raison simple : l’auteur était décédé de longue date, on étudie peu les auteurs vivants, c’est embêtant).

Chaque année, je tentais naïvement d’exposer cette objection à l’instituteur ou, plus tard, au professeur et ça m’a poursuivie jusqu’en philosophie où j’ai enfin eu une oreille pour m’entendre et toutes largesses pour argumenter.

Aujourd’hui que j’écris, qu’il s’agisse de mes articles ici, de mes nouvelles publiées ou de mon roman, je suis confrontée à mon tour à l’interprétation de mes propres textes, comme lorsque j’ai été invitée à partager avec des élèves qui étudiaient « Les fleurs roses du papier peint« . Parfois de façon très juste (je suis du genre à glisser de la subtilité capillotractée) et parfois ce que d’aucuns y voient me laisse toute sidérée (je me laisse aussi souvent guider juste par la musicalité).

Une chose est certaine, c’est qu’à chaque fois, je repense à ce petit moi, élève appliquée qui était plutôt douée pour débusquer du sens caché, de la métaphore, de la figure de style et du message déguisé dans le texte d’un auteur tout en ayant l’impression de lui faire dire tout un tas de choses qu’il n’avait jamais pensées.

 

 

108 postures de yoga sans lâcher le clavier ni le chat

Envahissement

Voilà, je crois que ce qui me bloquait était aussi simple que ça : une posture. Je choisis le mot posture sans doute à dessein, j’aurais pu écrire « position », « ergonomie », mais c’est « posture » qui a vu le jour d’instinct.

Je travaille à mon domicile, installée (in)confortablement à mon bureau toute la journée, seule devant mon café et parfois sans croiser d’humains durant plusieurs journées. J’en viens à disserter avec mon écran en plus du classique échange verbalo-miaulement avec Monsieur Huxley, chaton de six mois pour le moins envahissant qui voit en mes doigts frappant le clavier autant de raisons de s’amuser.

Le soir, toujours seule devant une soupe grossièrement passée, je peine à redéposer ma carcasse sur mon fauteuil de bureau au skaï ragué-pelé pour écrire, « pour m’y mettre » comme on dit, me replonger dans ce nouveau roman commencé mais dont les finitions sont toujours repoussées pour diverses raisons très valables donc totalement fallacieuses : un boulot à boucler, le ménage qui n’est pas fait, la fatigue accumulée, une copine déprimée qui doit passer, un film que l’on m’a conseillé et, là, ce bouquin qui traîne sur la table basse depuis des semaines et que j’aimerais tellement terminer.

Alors j’ai déposé le bien nommé dossier « écrit » dans son entièreté sur une petite clé USB. J’ai inséré ladite clé dans mon vieil ordinateur portable et mourant, lequel ne conserve de souffle de vie que pour le traitement de texte et encore, à condition de ne pas oublier de le brancher sur son respirateur fait d’électricité, fée électricité (la batterie ayant une autonomie d’une demie seconde à peine). En somme, j’ai une machine à écrire, silencieuse et numérique, rien d’autre, point de réseau social au gouffre temporo-spatial béant, point de messagerie, point de mails de client, rien que du texte en cours de traitement.

Et revenons-en à la posture ou au positionnement. De par cette petite astuce, je remise au placard l’ergonomie du travail nécessaire pour les tâches pécuniaires et peux m’affaler comme il me plait sur mon canapé, mon lit, pieds au mur si ça me chante ou en lotus pour la détente, je peux même revisiter ma pratique yoga en créant une variante qui pourrait se nommer « Cent huit postures de yoga sans lâcher le clavier ».

Reste un problème pour lequel aucune solution n’est à ce jour trouvée : celui du chat. Que je sois à mon bureau ou dans mon canapé, quelle que soit la position adoptée, il vient poser son ronronnement et son corps en pleine croissance sur mes bras ou sur le clavier (quand il ne s’accroche pas à mes clavicules). Peut-être, finalement, devrais-je songer à « Cent huit postures de yoga sans lâcher le clavier ni le chat » ?