Le paradoxe du temps

C’est terriblement paradoxal, l’enfermement a, dans la tête des gens, une image qui implique d’être serré, collé, de manquer d’espace… Tu m’accorderas, lecteur empêché, que l’on n’imagine pas un instant, à la lecture d’un livre ou lors d’une conversation ayant pour objet la prison et son/sa prisonnier/ère, un homme ou une femme disposant d’un 100 m2 ; se mouvant avec le geste large ; contemplant, la nuque cassée en arrière, une hauteur sous plafond permettant l’installation d’un trampoline sans risquer jamais de loger sa fontanelle dans ledit plafond lors d’un rebond…

Non : l’enfermement, le confinement, a bien, dans la tête des gens, cette idée d’étroitesse,  de collé-serré, de petitesse, du prisonnier replié sur lui-même pour sortir du dessous d’un lit superposé (c’est, chez moi, la première image qui vient, instinctivement) et pourtant…

Il est donc terriblement paradoxal que, en cette période de confinement et donc d’enfermement, où notre espace est réduit aux mètres carré de nos appartements (ceux qui ont de la chance auront, en comptant le jardin, bien plus grand), dans cette intervalle d’enfermement, de serré, de collé, de petitesse, eh bien le temps est étiré, immensément, il n’aura jamais eu plus de place que maintenant.

« Ce n’est pas que j’ai des pensées contradictoires mais les choses le sont : les nuits sont longues mais je trouve malgré tout que le temps passe vite » – Frédéric Berthet – Journal de Trêves

Confinement avec et sans

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, la faute au confinement.

On nous dit que c’est le parfait moment, il n’en est rien, l’inspiration, ça s’aère, en tout cas pour ce qui me concerne, moi.

Et t’écrire pour te dire quoi ? Te parler, comme tant d’autres, de ce confinement que tu vis tout comme moi, enchaîner les lapalissades et les lieux communs, les conseils avisés ou désabusés, jusqu’ici, ça ne m’inspirait pas franchement.

J’ai alors eu envie de te dire qu’il y avait des jours avec et des jours sans.

Les jours avec, où je parviens à voir tout ce que nous vivons d’unique, ces jours où je pense qu’il y a beaucoup à apprendre, à profiter parce que, malgré toute la tristesse de la situation, il y a ici un espace temps unique qui crée des moments magiques que nous n’avons jamais vécus auparavant et que nous n’aurons sans doute (j’espère) jamais à vivre à nouveau.

Les jours avec j’observe le chat comme un disciple trop agité observe son maître en glandage, ce chat qui dort, s’étire et se relève pour se recoucher en suivant les rayons du soleil, ce roi incontesté de la procrastination.

Les jours avec j’écoute la nature, j’écoute le vent, je me remplis de l’espoir qu’il y a ici l’occasion unique de tous redémarrer à zéro, nouveau monde, monde nouveau, monde qui s’éveille et comprend, certes douloureusement, mais qui comprend que l’ancien devait s’éteindre et qu’il était grand temps.

Les jours avec je me réjouis de tout ce temps avec mon enfant, avec celui qui était jusqu’ici l’homme de la nuit et qui est là, depuis, le jour aussi, je partage des apéros balcons, des voisins qui chantent à tue tête, je profite de ces présences, j’observe, j’enregistre, je photographie au secret de mon esprit et contre toute attente, je me réjouis.

Les jours avec je reprends foi en l’humanité, avec toutes ces belles actions de solidarité, cette entraide, cette écoute, la mise en place de tant de ressources pour s’aider les uns les autres à supporter l’isolement.

Les jours sans, la fatigue morale et physique vient me rappeler que la charge mentale a rarement été aussi élevée, pour celles qui, comme moi, travaillent encore, il faut ajouter à son éventail de mère-travailleuse-gestionnaire-économat-cuisinière, la tête ailleurs, la plume de maîtresse d’école, avec des enfants qui peinent à se concentrer, comment le pourraient-ils quand, moi-même, je rame pour me mettre sur un dossier ? Comment le pourraient-ils quand, moi-même, je peine à rassembler mon esprit sur le quotidien dans ce climat anxiogène et incertain ? Quand moi-même je ne parviens pas à écrire une ligne ?

Les jours sans je trouve tout indécent, fêter mon anniversaire, continuer d’instaurer une normalité dans un monde qui n’a plus rien de bien normal, se bagarrer pour les devoirs, travailler, tout paraît futilité tant on ignore tout ce qui viendra après.

Les jours sans, je regarde ce monde qui a basculé en si peu de temps avec incrédulité : les rues vides, les caissières masquées, les soignants qui se battent contre le vent, les photos de ces dernières vacances qui semblent n’avoir jamais existé.

Les jours sans, je regarde mon fils s’endormir en me demandant ce qui restera pour lui, après tout ça.

Dans ce confinement, il y a des jours avec et des jours sans…

Dans un monde idéal, nous pourrions laisser couler totalement les jours sans, envoyer des mots d’excuses à la maîtresse et aux clients, leur dire que, aujourd’hui, franchement, ce n’est pas le moment et fermer les écoutilles en attendant les jours avec, qui, pour ma part, restent beaucoup plus nombreux que les jours sans.

Un souffle chaud entre les omoplates

Ils nous ont dit que l’on pouvait fanfaronner, que l’on pouvait courir à poil en hurlant que l’on était sélectionné, que l’on pouvait danser comme un poulet pour célébrer dès que l’on aurait vu le titre de notre nouvelle dans la liste de celles retenues.

Je n’ai rien fait de tout ça, juste ma respiration qui s’est emballée avec un peu de mon coeur pétri d’incrédulité, juste le souvenir du lycée à chercher son nom sur la liste des bacheliers dans la cohue des déçus et des reçus en bande organisée.

Je n’y étais même pas allée, au lycée, pour vérifier. Je bossais pour me payer un voyage anglais et ça m’avait bien arrangée de ne pas avoir à chercher ce fameux nom, j’avais peur de ne pas le trouver et de rentrer tête baissée, bouche à l’envers en maudissant les mois sans sommeil et la machine à laver qui ne cessait de tourner la nuit et qui me bringuebalait-cognait-secouait, m’interdisait de réviser.

Mais lundi j’ai cherché, j’ai affronté, j’ai bien failli déléguer cette menue quête au tout petit homme très curieux qui me harcelait depuis des jours pour savoir si j’étais ou non finaliste et puis non… ça devait être moi.

Nous étions 300 sur la ligne de départ de la nuit de l’écriture, 233 à renvoyer une nouvelle avant que le glas ne sonne à 07H00 du matin. Nous y avons tous mis nos tripes, tous dépassé nos limites, quelles qu’elles soient.

Nous sommes 30 à être sélectionnés pour la suite de l’aventure. J’ai bien dit « nous », car oui, j’en suis, il te faudra donc patienter, lecteur curieux, car je suis tenue au secret jusqu’au 29 mars, pas un mot sur ce que j’ai commis, encore moins un titre puisque c’est par ces seuls petits mots que le jury nous identifie, anonymat jusqu’à la fin et c’est bien.

J’ignore ce que sera la suite, j’ignore si je serai dans les 9/10 qui seront publiés, encore moins si j’ai une chance d’être lauréate de ce Prix de la Nouvelle Érotique (je ne croyais déjà pas être dans les présélectionnés, alors, tu te doutes bien !) mais ça répare, tu sais. Ça répare les « pour qui tu te prends » lâchés dans une cuisine et qui ont résonné longtemps, et tant, et tant…

Ça répare aussi sûrement que les yeux de chat qui me couvent et croient en moi, et ça redonne de l’élan autant qu’un souffle chaud entre les omoplates après une baignade dans un lac gelé.

 

 

De la nécessaire joie de vivre

Résiste…

Ça devient difficile de rester dans sa joie, reconnais-le.

Tu as beau avoir les plus merveilleux projets pour cette année qui vient, ça devient compliqué quand tu vois tout ce qui se profile de pas gai.

Alors tu te répètes que tu es chanceux, que tu as un toit sur la tête, à manger dans ton assiette, de l’amour comme jamais, là, tout autour, mais ça devient compliqué d’y rester dans cette belle joie, de ne pas plier, de ne pas se laisser aller à la morosité, au défaitisme, à la fatalité.

Pourtant, tu sais que ça n’aidera pas de s’inquiéter, ça n’aidera pas de pencher vers la neurasthénie, l’obscurité, tu sais que ça ajoutera encore au fardeau de cette humanité qui va à vau-l’eau. Ça ne changera rien et, pire encore, ça n’aidera pas…

Tu sais que c’est même une nécessité de rester dans ta joie, comme un acte de résistance, parce que, oui, au milieu de tout ce merdier, tu as plus que la majorité et que, de ce fait, tu as tout intérêt à en profiter, à célébrer, à transmettre et partager toute cette lumière qui t’anime, à remercier, à garder le cap contre vents et marées.

Oui, ta joie, ta foi en la vie, ta gratitude, chacun de tes rires et de tes sourires, chaque baiser, chaque moment câlin, serein, ce sont des actes de résistance, des offenses à ce qui semble vouloir se dessiner, parce que c’est la vie dans son sens le plus pur et le plus sacré, parce que la joie, c’est contagieux et qu’il est urgent de contaminer.

Ce n’est pas le plus facile, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer. Ça demande une force phénoménale de regarder du bon côté, de rire et de danser sur les brasiers…

Mais tu l’as, cette force, en toi.

Alors résiste, donne, souris et profite, aide à ce que tu peux, comme tu le peux mais en attendant vis, joyeux, heureux, autant que tu peux, parce que c’est précieux.

« Je t’en supplie : sois gaie, la tristesse me tue » Casanova

 

La leçon

2020

Voilà, nous arrivons en fin d’année, il paraît qu’il convient de faire un bilan, juste avant le nouvel an.

Alors, même si ce n’est pas encore tout à fait terminé (paraît que les astres m’annoncent le meilleur pour la fin, z’ont intérêt à tenir promesse, je suis une enfant à l’ineffable crédulité), je peux déjà énoncer ce que cette année écoulée m’a apporté.

J’ai appris.

J’ai appris à lâcher prise, j’ai appris à faire confiance et, plus que tout, j’ai appris à avoir confiance, à ME faire confiance.

J’ai appris.

J’ai appris que tout est juste, même le plus injuste, j’ai appris que mes faiblesses sont ma plus grande force, j’ai appris combien j’avais de force.

J’ai appris.

J’ai appris que l’on pouvait tout, pour peu qu’on le veuille et que l’on reste droite dans ses bottes 35 fillette, tout, même quand ça a l’air furieusement mal barré.

J’ai appris.

J’ai appris qu’il y avait de la douceur quand on ouvrait son coeur, de l’inconfort mais tant de douceur derrière, j’ai appris à tomber les barrières.

J’ai appris.

J’ai appris la nudité du coeur, j’ai appris à accepter, accueillir et aimer mes peines et mes peurs, à leur laisser la place nécessaire pour les comprendre et les apprivoiser.

Et je le dois à tant, je le dois à ceux qui m’ont aimée comme à ceux qui m’ont détestée, je le dois à toi et tes yeux de chat qui ont forcé ma voix, je le dois à celles et ceux qui ont fait vibrer mon aura.

J’ignore ce que me réserve 2020, une année qui sonne bien, une année à la douce sonorité, à l’instant précis où je t’écris, lecteur-aux-bonnes-résolutions, je n’ai jamais tant ignoré quel en sera le chemin, si la belle envolée continuera sa destinée ou s’il faudra à nouveau me relever mais je sais que je suis prête à la vivre avec toute la confiance et la liesse des apprentissages de cette année.

Le juste milieu

De loin

Tu vois, je suis née là.

Au milieu de ce pont, entre deux zones, entre mille mondes, entre mille vies, entre des décennies de pleines lunes et de levers de soleil.

Selon que tu choisiras de regarder mon histoire depuis l’un ou l’autre des deux côtés, elle te semblera simple ou compliquée, triste ou drôle, banale ou originale.

Tu me jugeras victime ou bourreau, lâche ou pleine de courage, selon l’endroit depuis lequel tu me regarderas.

L’important étant de te souvenir que, de chaque côté du pont, tu seras toujours bien trop loin de son milieu, bien trop loin d’où je suis née pour saisir tous les détails, pour comprendre toutes les infinies ramifications qui me font.

Oui, tu vois, je suis née là, j’ai grandi là, en plein milieu, juste entre deux.

Et comme toute chose qui t’entoure, comme pour mille autres vies, comme pour mille mondes, tu ne peux me voir que depuis un côté à la fois, tu peux plisser les yeux autant que tu veux, tu peux t’armer de jumelles, rien n’y fera, tu ne pourras jamais voir ce que je vois depuis là. Depuis l’entre deux, depuis l’exact milieu du pont.

 

Et se laisser dormir

J’ai décidé de dormir, malgré le soleil, malgré les heures qui raccourcissent, j’ai décidé de dormir.

J’ai choisi de déposer mon corps dans le canapé, de le laisser s’enfoncer et de n’en sortir qu’une fois qu’il serait reposé, les pensées triées, le cerveau rangé-nettoyé, le chemin décidé pour ne plus avoir à y revenir.

J’ai décidé de dormir puis, d’ouvrir les yeux et de regarder le soleil parcourir, heure après heure, les murs blancs de mon appartement avec cette lumière particulière aux débuts d’hiver, illuminant tantôt la bibliothèque réconfortante, tantôt le fauteuil élimé, tantôt mes idées et mes idéaux, jusqu’à ce que ce soit les phares des voitures qui dansent sur mes murs.

J’ai décidé de ne rien faire, j’ai laissé la sculpture que je voulais finir, laissé l’évier se remplir et j’ai observé le chat se toiletter, le chien se pelotonner, mes pieds s’abandonner à la moelleuse pesanteur de la langueur.

J’ai préféré dormir à marcher-courir, des heures à rien qui, lentement et doucereusement, sont devenues des heures à plein, sorte de reset nécessaire, de nettoyage des fichiers inutilisés, des programmes infectés, pour mieux redémarrer.

Et je me suis relevée, lumière entre les mains, plus prête que jamais à la laisser me guider et à la partager.